Parmi les nombreux éléments regrettables du passage de Donald Trump à la Maison-Blanche se trouve une transformation radicale du traitement des nouvelles par les médias aux États-Unis. Je ne fais pas uniquement référence au ton d’un bulletin d’information ou d’un reportage, mais aussi à l’explosion des panels d’experts avec des opinions tranchées et unidimensionnelles. La présence d’une personne posée capable d’objectivité étonne tellement qu’on texte son nom à des proches.

Publié le 30 janv. 2021
Michael M. Fortier
Michael M. Fortier Homme d’affaires et ancien ministre conservateur responsable de la région de Montréal

On accusera Fox d’avoir la première épousée le modèle. Ses animateurs se succédaient à l’écran, tous d’excellents porte-parole pour l’administration Trump. Son admirateur numéro un la récompensait d’ailleurs avec des appels impromptus en direct comme un habitué pouvait appeler Ron Fournier en fin de soirée. Les autres réseaux, privés de cet accès singulier au pouvoir exécutif et las des attaques gratuites à répétition de Trump, ont copié le modèle de Fox, à une exception près, bien entendu.

Sur le plateau de CNN, le 3 novembre dernier, on pouvait entendre une mouche voler lorsque la Floride est tombée au combat. Le pauvre Rick Santorum, le républicain de service recruté par CNN pour se dédouaner d’accusations de partialité, ne savait pas s’il devait se réjouir ou exiger un recomptage. La scène fut nettement différente quelques jours plus tard lorsque la victoire de Joe Biden a été confirmée. Les yeux rougis d’émotion, les intervenants en studio – incluant plusieurs animateurs-vedettes – se bousculaient pour décliner les effets bénéfiques de cette victoire pour les États-Unis.

Plus de 74 millions d’Américains ont voté pour Donald Trump il y a quelques mois à peine. S’ils se rassemblaient pour former un pays, ce serait le 19e plus important au monde. Et non, ils n’habitent pas tous l’Arkansas ou l’Oklahoma ; et plusieurs ont déjà lu des livres et aiment la musique classique.

Tiens, tout près de nous dans le Maine, plus de 45 % des électeurs ont voté pour Trump. Et on ne pourrait les taxer de radicaux – Angus King (indépendant) et Susan Collins (républicaine très modérée) les représentent au Sénat.

Comme d’autres, je me suis déhanché sur l’interprétation de Lovely Day par Demi Lovato durant le spectacle de l’inauguration. Mais la présence enthousiaste de Mme Lovato, Jon Bon Jovi et des autres artistes au lancement de l’ère Biden ne change pas les faits : Joe Biden est un homme affable et courtois, avec une famille sympathique, mais dont la feuille de route en politique malgré une carrière de 50 ans demeure modeste. Être le gardien auxiliaire de Ken Dryden ou de Patrick Roy constitue une chance plus qu’un exploit et c’est de cette façon que beaucoup d’Américains perçoivent son passage comme vice-président durant le règne de Barack Obama. Nonobstant une liste d’imperfections que personne ne qualifierait de courte, Trump a gagné la faveur d’une partie importante de l’électorat avec ses mesures économiques, son intransigeance avec la Chine et son rejet de la rectitude politique. Sans pandémie, faut-il l’évoquer, Trump battait fort probablement Biden.

Le réflexe de la gauche et des élites libérales de dépeindre les électeurs de Trump comme des incultes qui conduisent des véhicules surdimensionnés rappelle le clivage qui existe aussi au Canada, à une échelle plus modeste.

Malgré un chef confus, hésitant et peu inspirant, les conservateurs ont néanmoins obtenu 200 000 votes de plus que les libéraux lors des élections de 2019. Les succès conservateurs ont vite été décrits comme une concentration de petites victoires « dans l’Ouest », comme si ces votes comptaient moins que ceux de Rosedale ou d’Outremont. Certaines de ces antennes se régalent aujourd’hui des déboires de l’Alberta, oubliant qu’elle a alimenté autant leur véhicule en pétrole que leur province en péréquation.

Durant la campagne électorale provinciale de 2018, François Legault avait utilisé une formule particulièrement efficace pour dépeindre Philippe Couillard : « le donneur de leçons », répétait-il. L’image collait merveilleusement bien au profil de M. Couillard, qui nous rappelait souvent un professeur un tantinet excédé d’avoir de si mauvais élèves. En cinq semaines, M. Legault est devenu l’homme du peuple. Ce peuple qui en avait assez de se faire regarder de haut.

L’avenir nous dira si Joe Biden réussira à ressouder les États-Unis – j’ai de sérieux doutes. Entretemps, vous pourrez vous divertir avec le procès en destitution de Donald Trump. Si vous le croyez innocent, des heures de plaisir vous attendent sur Fox alors que tous les autres réseaux ont recruté une armée de constitutionnalistes pour vous convaincre de sa culpabilité. Pour ceux qui chercheront un regard objectif, bonne chance.

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