Les médias écrits et électroniques font face à ce qui semble être une aporie, ou du moins à une tension forte entre deux principes qui devraient guider leurs orientations éditoriales. D’un côté, les médias généralistes qui ne souhaitent pas être strictement les porte-voix d’un système idéologique particulier doivent valoriser la diversité des points de vue. Leur public doit avoir accès à une gamme de perspectives contrastées leur permettant de comprendre les positions exprimées dans les débats de société.

Jocelyn Maclure Jocelyn Maclure
Professeur de philosophie à l’Université Laval et auteur de Retrouver la raison

De l’autre côté, un média généraliste sérieux doit aussi se préoccuper de la qualité des opinions qu’il diffuse. Le média, dont le modèle d’affaire ne repose pas sur l’excitation des penchants les moins recommandables de la nature humaine et qui vise à pousser les citoyens vers le haut, doit réussir à repérer les voix les plus lucides et éclairantes.

Le relativisme n’est pas une option pour les médias crédibles. J’entends par relativisme la théorie selon laquelle les diverses positions exprimées ne peuvent être comparées, évaluées et hiérarchisées, car les critères qui nous permettraient de le faire sont toujours relatifs aux points de vue en question. En d’autres mots, nous n’aurions pas à notre disposition des critères d’évaluation qui transcendent les conceptions du monde et les visions du bien commun en débat.

Ce relativisme est intenable. Il est bien connu que le relativisme est auto-contradictoire : il doit prétendre ou bien que sa vérité n’est pas elle-même relative, ou bien que celui qui n’est pas déjà convaincu par la thèse relativiste n’a aucune bonne raison d’y adhérer. Mais ce n’est pas ce qui m’intéresse ici.

Le relativisme n’est pas une option pour les médias crédibles, car il impliquerait qu’aucun jugement de valeur ne soit posé sur la pluralité des points de vue exprimés dans la société.

Le négationniste de l’Holocauste devrait pouvoir publier des lettres ouvertes ou être invité à la télévision et à la radio, tout comme celui qui soutient que l’establishment du Parti démocrate aux États-Unis fait partie d’un réseau international de pédophiles. Dans les deux cas, les faits, le réel, nous offrent heureusement des critères externes à ces points de vue pour les exclure.

Cela vaut aussi pour les enjeux impliquant des valeurs éthiques. Par exemple, dans le cas des discours haineux, notre adhésion au principe de l’égale dignité des êtres humains nous offre une perspective justifiant leur prohibition juridique.

Limite de la valorisation du pluralisme des idées

Ainsi, la valorisation du pluralisme des idées rencontre sa limite dans l’évaluation de la véracité, de la rigueur ou de la raisonnabilité des positions qui s’affrontent. Cela est largement accepté.

Même une émission comme Tout le monde en parle, dont le critère de sélection principal des invités est la visibilité dans l’espace public et non la qualité des actions, ne va heureusement pas jusqu’à inviter les défenseurs les plus connus des théories conspirationnistes même lorsque ces derniers font beaucoup parler d’eux. Les médias généralistes crédibles (publics et privés) ont des seuils minimaux de vraisemblance et de crédibilité leur permettant d’établir qui peut avoir voix au chapitre. Ce seuil est toujours mouvant.

Les médias généralistes et crédibles doivent ainsi tenter d’harmoniser autant que possible l’exigence pluraliste et la recherche de la qualité.

Admettons d’emblée qu’il s’agit là d’un exercice complexe et qu’il est probablement impossible, en pratique, de réconcilier parfaitement ces deux principes. La position que je veux soumettre au débat est que le critère de qualité est aujourd’hui trop souvent sacrifié au profit de l’impératif d’offrir une tribune à des figures associées aux grands courants intellectuels et politiques présents dans la société.

C’est ce qui fait, par exemple, qu’un ancien élu connu pour son machiavélisme exacerbé n’aura aucun mal à se trouver une tribune à la télévision publique ou dans un quotidien respecté puisqu’il est associé à une mouvance influente dans le Québec d’aujourd’hui. On sacrifie la rigueur et l’honnêteté intellectuelle au profit de la représentativité.

Une des conséquences de la préséance de la diversité sur la qualité est que la discussion démocratique se résume trop souvent à la confrontation entre points de vue dogmatiques exprimés de façon plus ou moins démagogiques. Chacune de ces prises de position est ensuite largement partagées sur les réseaux sociaux par ceux qui en étaient déjà convaincus, et les algorithmes prédictifs des plateformes numériques s’occupent ensuite de les faire apparaître sur les fils de ceux qui sont susceptibles d’y adhérer, renforçant ainsi les préoccupants phénomènes des bulles informationnelles et des chambres d’écho.

Les médias généralistes qui veulent contribuer à la résorption de la crise de la vérité et de la raison doivent conséquemment mieux satisfaire l’impératif de la qualité des interventions et en arriver à un meilleur équilibre entre diversité et qualité.

Je suis entièrement conscient que cela est difficile, en particulier dans un contexte social où les incitatifs à simplifier le propos, à susciter l’indignation et à entretenir les antagonismes existants sont si nombreux.

Tracer la ligne

À ceux qui seront tentés de voir dans le souci pour la qualité des opinions exprimées la nostalgie élitiste d’une époque où seuls les membres de l’aristocratie des lettres pouvaient participer au débat public, je réponds que mon idéal est celui d’un équilibre entre la diversité et la qualité, et je leur pose la question suivante : quels sont leurs critères permettant de départager les prises de position qui devraient être relayées par les médias généralistes crédibles de celles qui ne le méritent pas ? Où est-ce que la ligne de démarcation devrait-elle être tracée ?

Notons en terminant que certains grands médias privés au Canada et ailleurs font tout simplement passer leurs intérêts commerciaux et idéologiques avant les principes de diversité et de qualité. Les parts de marché et l’efficacité à faire progresser la lutte sont les principes phares guidant leurs choix éditoriaux.

À choisir entre les deux, je préfère encore ceux qui tentent malgré tout d’équilibrer diversité et qualité sans toujours y réussir à ceux qui n’essaient même pas. L’idéal en vertu duquel le citoyen est vu comme suffisamment sage et mature pour former ses propres jugements politiques après avoir été exposé à une pluralité de points de vue de qualité m’apparaît toujours noble et nécessaire.