L’auteure s’adresse au premier ministre, François Legault

Amélie Doray Amélie Doray
Mère de deux adolescents de 13 et 17 ans

Monsieur Legault, en mars 2020, lorsque vous avez mis tout le Québec « sur pause », vous avez soutenu que votre décision de confiner toute la population était motivée par l’obligation de protéger le système de santé.

Confiner tous les Québécois était la seule option pour éviter que le Québec ne soit contraint de forcer son système de santé à faire un choix odieux, un choix inhumain, celui de choisir entre soigner tel individu plutôt que tel autre, celui de favoriser la survie de la personne dont le potentiel vital était le plus élevé au détriment de l’autre. Mais en réalité, vous l’avez fait, le choix odieux, le choix inhumain. Pour protéger notre système de santé défaillant et nos personnes vulnérables, vous avez choisi de sacrifier toute une génération : les jeunes. Les adolescents et les jeunes adultes.

Le 13 mars 2020, la décision de fermer les écoles jusqu’à la fin du mois était certes la bonne décision à prendre. La pandémie a pris toute la société de court ; son ampleur nous a littéralement tétanisés. Cependant, l’éducation des jeunes aurait dû rapidement être identifiée comme un service essentiel ; un champ d’activité qu’une société moderne et développée ne devrait JAMAIS mettre sur pause. Du moins, jamais aussi longtemps que nous l’avons fait.

La socialisation est un aspect intrinsèquement lié au développement des jeunes. Pour les adolescents, bien souvent, leur santé mentale en dépend. Pour plusieurs jeunes, la pratique d’un sport joue le rôle d’un puissant antidépresseur ou d’un motivateur inégalé pour la poursuite des études.

L’identité des jeunes adolescents est forgée par les interactions qu’ils tissent avec leurs pairs, mais également avec d’autres adultes que leurs parents : professeurs, éducateurs, entraîneurs.

Les priver de ces contacts et les contraindre à côtoyer uniquement leur fratrie et leurs parents pendant si longtemps est certainement une entrave majeure au développement de leur identité.

Dire que l’école à distance a pris le relais de l’école en présentiel ne peut être considéré comme une solution viable. Si certains élèves ont pu profiter d’un enseignement virtuel stable, soutenu et consistant, la majorité a plutôt fait l’expérience d’une scolarité décousue et approximative. Dispensé dans des conditions idéales, l’enseignement à distance sur une période de temps relativement court (disons deux-trois mois) peut, à certains égards, engendrer le développement de nouvelles aptitudes chez les élèves (capacité d’autonomie, discipline, ouverture aux technologies, etc.). Nous avons cependant largement dépassé la période de temps où l’enseignement à distance peut être profitable.

Troubles alimentaires, obésité, consommation d’alcool, tabagisme, toxicomanie, mais plus sournois encore : dépendance aux jeux vidéo, surconsommation des médias sociaux, démotivation, anxiété, perte d’estime de soi, sentiment d’impuissance, dépression ; mettre le Québec sur pause pour protéger le système de santé et les personnes les plus vulnérables de notre société aurait dû être envisagé sans impliquer le sacrifice de nos jeunes.

Préparer leur avenir en présentiel

Les finissants de juin 2020 qui n’ont pas eu de bal ; ces jeunes qui ont commencé leurs études collégiales de façon virtuelle (et qui les poursuivent)… ces jeunes sont véritablement le groupe de la population que le gouvernement a oublié. Sacrifié. Et ces jeunes âgés aujourd’hui de 18 à 22 ans sont ceux qui, dans cinq, six ou sept ans, pourraient entrer sur le marché du travail comme infirmières, travailleurs sociaux, enseignants, psychoéducateurs.

Sommes-nous réellement assez insouciants, au Québec, pour nous priver de ces ressources humaines stratégiques ?

Surtout après l’année que nous venons de connaître ? Notre système de santé est défaillant ; des décisions politiques antérieures ont fragilisé notre système hospitalier ; nous ne pouvons revenir dans le passé pour réparer les erreurs commises. Mais avons-nous si peu de suite dans les idées pour mettre sur « pause » pendant aussi longtemps le développement scolaire, social, personnel et émotionnel de nos adolescents et jeunes adultes ?

En faisant le choix de maintenir l’éducation à distance pour les cégépiens et les étudiants et de privilégier un mode hybride pour les élèves de 3e, 4e et 5e secondaire, le Québec s’assure de la reproduction générationnelle d’une pénurie de main-d’œuvre dans des secteurs clés.

Tous les pays du monde sont aux prises avec une propagation galopante de la COVID-19 ; tous les systèmes de santé sont confrontés à des débordements inégalés. La grande majorité des gouvernements ont privilégié le mode virtuel pour l’éducation de leurs jeunes. Le Québec, en société distincte, en société moderne et développée, aurait dû affirmer depuis longtemps une position ferme face à l’avenir de ses jeunes : il en va de leur survie de les laisser préparer leur avenir en présentiel. Car l’avenir de ces jeunes, c’est un peu le nôtre aussi.

M. Legault, votre gestion de la crise sanitaire est impressionnante ; vous avez fait preuve d’un leadership et d’un courage sans précédent qui vous honorent. Il est temps toutefois de choisir l’avenir ; de miser sur nos forces émergentes ; de réanimer le potentiel vital de ces adolescents et de ces jeunes adultes qui sont en train de sombrer dans un marasme assommant.