Les personnes en situation d’itinérance vivent une période particulièrement difficile alors qu’elles sont laissées à elles-mêmes pour faire face à de multiples crises. En plus de cumuler les difficultés liées à la crise du logement, la crise des opioïdes et la crise sanitaire de la COVID-19, les fragilités des personnes en situation d’itinérance augmentent à un rythme alarmant devant des lois mésadaptées et inflexibles mises en place pour freiner la pandémie de la COVID-19.

Elise Cournoyer Lemaire Elise Cournoyer Lemaire
Candidate au doctorat, programme de recherche en toxicomanie, faculté de médecine et des sciences de la santé de l’Université de Sherbrooke

Plus récemment, le couvre-feu, censé protéger les Québécois, se montre dangereux et mortel pour les personnes itinérantes. Une exemption est essentielle pour que ces personnes puissent, elles aussi, être protégées, et ce, bien au-delà du virus de la COVID-19.

En effet, le couvre-feu affecte les personnes itinérantes à bien des égards. D’abord, toutes ces personnes n’ont pas accès aux refuges. Ainsi, nombreuses sont celles qui se retrouvent inévitablement en situation d’infraction, tous les soirs. Par crainte de représailles, cela amène les personnes à se cacher et à s’éloigner des services d’aide. Elles se retrouvent alors seules, et vivent des difficultés sans que personne ne puisse les voir et les assister. Rappelons qu’un problème rendu invisible est loin d’être réglé. C’est plutôt le signe d’un désengagement total vis-à-vis d'une situation d’urgence.

Ce couvre-feu sanctionne également les personnes en difficulté qui recherchent du soutien psychosocial après 20 h, ce qui a amené des organismes à réduire leur offre de services d’urgence en soirée, dont le travail de rue, pour limiter la judiciarisation des personnes itinérantes et de leurs intervenants.

Cela signifie que le couvre-feu force le retrait du filet de sécurité tenu à bout de bras par les organismes communautaires qui tentent de venir en aide aux personnes itinérantes et de sauver des vies. Malgré leurs efforts, les lois contribuent à élargir les mailles de ce filet fragile, dans lequel on échappe visiblement de plus en plus de personnes. Par ces mesures, on contribue à l’oppression des populations les plus défavorisées et à leur maintien dans la rue. Le comble, c’est bien de les punir de vivre dans ces conditions inhumaines.

Des incohérences

On peut aussi observer plusieurs incohérences dans les discours mêmes des autorités gouvernementales de la dernière semaine, lesquels témoignent d’un manque d’écoute et de compassion plus que flagrant. D’abord, la possibilité selon laquelle les professionnels de la santé en milieu hospitalier pourraient avoir à choisir les personnes qui pourront être sauvées est évidemment très déconcertante. Pourtant, ces choix sont déjà bien en place dans nos communautés, où on instaure des lois qui favorisent la sécurité et la santé des personnes mieux nanties, tout en abandonnant complètement les plus démunis, voire en les forçant aveuglément dans des positions de vulnérabilité qui mettent leur vie en danger.

On répète également depuis le début de la pandémie avoir confiance en la bonne foi et au sens des responsabilités des Québécois pour respecter les consignes sanitaires.

Cette position change lorsqu’on parle d’itinérance, où d’un ton méfiant, on refuse l’exemption du couvre-feu par crainte que des individus se fassent passer pour des personnes itinérantes.

En plus d’être un scénario improbable, le fait de ne pas remettre d’infraction à quelques cas isolés reste beaucoup moins grave que de laisser derrière toute une communauté qui encore une fois paie le prix fort de la méfiance et du jugement hâtif, et souvent même de sa vie.

Lors du point de presse du 19 janvier 2021, M. Legault a soutenu qu’il est important de respecter les consignes sanitaires « parce que sauver des vies, c’est pas rien ». Bien sûr, mais les questions restent : quelles vies ? Et à quel prix ?