« C’est quand même incroyable qu’on soit encore vivants. À cent mille sous zéro et depuis cent mille ans », chantait Richard Desjardins il y a 30 ans, dans un vibrant hommage aux Premières Nations du nord de l’île de la Tortue. Ces paroles me sont revenues en tête en apprenant le décès indigne et cruel de Raphaël « Napa » André, un Innu originaire de Matimekush-Lac John, au Labrador, à quelques mètres du refuge montréalais où il avait ses habitudes, mais dont les portes étaient fermées en raison de la pandémie.

Karel Mayrand Karel Mayrand
Président-directeur général de la Fondation du Grand Montréal

De temps immémoriaux, la Nation innue a traversé les hivers de la forêt boréale, par des froids qui font craquer les pierres et le cœur des arbres. Ce peuple voyageur habite depuis des milliers d’années un territoire que Jacques Cartier a qualifié, lors de son premier voyage en 1534, de « terre de Caïn » tellement elle lui paraissait inhospitalière. C’était démontrer beaucoup d’ignorance envers ce territoire et les savoirs ancestraux des peuples qui l’habitent.

La terre de Caïn, cet endroit hostile où l’on est condamné à vivre dans la misère, n’est peut-être pas un lieu, mais plutôt un état, celui dans lequel se trouvent aujourd’hui les personnes vivant en situation d’itinérance dans les grandes villes canadiennes comme Montréal, dont une forte proportion sont d’origine autochtone. Celles-ci ont quitté leurs territoires et survivent maintenant sur une terre de béton où rien ne pousse, aux côtés de gens qui détournent le regard quand ils les croisent. Elles sont le visage humain – mais souvent anonyme – du racisme et de la discrimination systémique dont sont victimes les populations autochtones de notre pays.

Comment en sommes-nous venus à fabriquer et tolérer l’exclusion et la discrimination comme s’il s’agissait d’une fatalité ?

Comment une société aussi riche que la nôtre peut-elle condamner ceux et celles qui vivent sur ce continent depuis des milliers d’années à errer parmi nous, exilés sur la terre de Caïn que sont devenus nos centres-villes ?

On a appris l’an dernier qu’en raison de la COVID-19, le nombre de personnes en situation d’itinérance à Montréal pourrait avoir doublé. C’est un autre exemple des conséquences de la pandémie, qui se sont abattues sur les plus fragiles de notre communauté. Nous savons aussi que les Autochtones sont parmi les plus durement frappés. Malgré tous les efforts des organismes qui œuvrent auprès des personnes en situation d’itinérance, la COVID-19 se propage et les ressources sont nettement insuffisantes. Les places en refuge manquent. Et le couvre-feu ? Il faut bien se rendre à l’évidence : face aux enjeux propres aux populations itinérantes, il cause plus de problèmes qu’il n’en règle. Les appels des organismes et des intervenants spécialisés, formels à cet égard, doivent être entendus.

Des racines profondes

L’arbre de la COVID-19 ne doit pas cacher la forêt. Les racines de l’itinérance sont profondes et complexes. La pauvreté et la précarité de l’emploi, l’isolement social, l’exclusion et la discrimination, la difficulté d’accéder aux soins de santé ou à d’autres ressources : tous ces facteurs l’alimentent. Dans le cas spécifique des personnes issues des Premières Nations, la question du racisme systémique ne peut plus être ignorée. Rappelons qu’en 2019, les femmes autochtones étaient 11 fois plus susceptibles d’être interpellées par les agents du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) que le citoyen moyen, avant même que la pandémie ne fasse son œuvre.

Une société ne peut se dire civilisée lorsqu’elle laisse ses enfants naître, grandir, puis mourir de froid, cachés dans une toilette chimique, après avoir vécu une vie de misère et d’errance dans les rues et les ruelles de nos centres-villes.

Cette tragédie innommable est le produit d’une société qui fabrique et tolère encore l’exclusion, le racisme systémique, la marginalisation des personnes aux prises avec des problèmes de santé mentale, et qui préfère détourner le regard plutôt que de venir en aide aux personnes en situation d’itinérance.

La mort tragique de Raphaël André, comme le sort d’une multitude d’autres avant lui, a de quoi nous indigner et nous briser le cœur. Elle devrait nous pousser à agir de manière décisive. Pour cela, nous devons avoir l’humilité de reconnaître nos échecs et le courage d’agir sur les causes systémiques de l’exclusion et de l’itinérance. Traiter avec respect et dignité les gens qui occupent ce territoire depuis des millénaires serait un bon début. Nous pourrions apprendre beaucoup de choses et, qui sait, amorcer notre guérison face aux fléaux du racisme, de l’exclusion et de l’itinérance.

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