J’écoute à RDI un reportage sur le président Duterte qui massacre les drogués aux Philippines. Sa solution finale. Des fous au pouvoir, on a vu, c’est la population qui ne fait rien qui m’étonne toujours. Je crois qu’ils ont aussi peur que les drogués. Le reportage est très dur, ça frappe le cœur à coups de batte.

Dan Bigras Dan Bigras
Auteur, compositeur et interprète

À 13 330 km plus à l’est, ici, Raphaël a peur des policiers. Il ne sait peut-être pas l’heure qu’il est, mais il fait noir et les policiers se promènent. Ils cherchent les itinérants comme lui, qui n’ont pas le droit d’être à l’extérieur. Raphaël n’a pas d’intérieur, alors il se cherche un endroit où se cacher. Pas dormir, juste se cacher. Parce que dormir dans une toilette, on a de la difficulté à imaginer.

Ce n’est pas une toilette habituelle. Je les connais par cœur, ces toilettes, ce sont des toilettes chimiques. On s’en sert beaucoup sur les chantiers de construction et dans les festivals où je jouais avant la pandémie. Elles sont très commodes, mais on y va sans respirer. On dit chimique parce qu’on ne peut pas tirer la chaîne, alors les déjections humaines y restent parfois des jours. On mélange alors les excréments avec des détergents. Ça pue la mort et le formol. On y va rapidement et on en sort encore plus rapidement, donc, on n’y dort pas. Les sans-abri doivent dormir dans beaucoup d’endroits où on ne voudrait même pas passer en courant, mais personne ne peut dormir dans une maudite toilette chimique.

PHOTO FOURNIE PAR LA FAMILLE

Raphaël « Napa » André est mort dans une toilette chimique à l’angle de la rue Milton et de l’avenue du Parc, dans la nuit de samedi à dimanche, à Montréal.

Je vous raconte ça, mais je n’y étais pas, je ne fais qu’imaginer. Ce n’est pas difficile, Raphaël était seul, presque à côté du refuge Open door qu’il fréquentait, ainsi que d’autres Innus déracinés. Mais voilà, il y a eu éclosion de COVID-19, alors ils ont dû fermer. Ils ont pu rouvrir le jour, mais ils ne peuvent toujours pas ouvrir la nuit. Ils font tout pour y arriver, mais la Santé publique ne donne pas de nouvelles. Ils n’en peuvent tellement plus de parler dans le vide avec le provincial qu’ils vont essayer de discuter avec le fédéral. Open door est une belle boîte opérée par du bon monde… du bon monde avec les deux pieds dans la souffrance et pas le droit d’aider. Ça peut rendre fou. Je vous parlerai des suicides par angoisse de compassion une autre fois. Sachez juste que des médecins, des infirmières, des psychiatres, des travailleurs sociaux et autres soignants y succombent parfois.

Mon Refuge à moi a des ordres aussi, pandémie oblige. Distanciation, etc. On comprend très bien. On peut donc accueillir moins de jeunes. Où sont-ils ? On est très nerveux. La souffrance fait beaucoup plus de dégâts dans le noir et la solitude, et cette manie de les voir comme une menace les renvoie toujours plus loin. Depuis lundi, on espère qu’ils ne sont pas dans une toilette chimique.

Les jeunes ne transmettent pas la COVID-19 aux gens qui ont des maisons, ils ne les voient même plus. Ils ne peuvent plus ramasser les bouteilles consignées, ne peuvent plus quêter et, de toute façon, les magasins du centre-ville n’acceptent plus l’argent cash. Vous vous doutez bien que les gens dans la rue n’ont pas de carte de crédit « gold », alors le Refuge fait des boîtes à lunch. On se « réinvente » comme on peut.

Raphaël faisait partie des itinérants installés au campement Notre-Dame avant d’en être évincés par l’escouade antiémeute. Les autorités trouvaient que ça n’avait pas d’allure de vivre là. On avait beau dire et redire que les gens expulsés seraient toujours dehors sans aide, je crois que la simple vue du camp faisait honte aux autorités. Même maintenant, certaines voix publiques traitent les sans-abri comme de la pollution visuelle. Je trouve cet égoïsme affiché difficile à supporter, mais je crois savoir où il trouve une certaine résonance dans une partie du public. Les itinérants ne sont pas vraiment la pollution, c’est leur souffrance qui l’est.

Je sais, c’est difficile de regarder la souffrance, mais c’est une erreur que de regarder ailleurs. Si on regarde ailleurs, c’est qu’on les a vus. La douleur est déjà entrée en nous. Alors, au lieu de regarder ailleurs, si nous nous faisions tous les porte-voix des Raphaël, nous serions moins massacrés nous-mêmes. Disons haut et fort à nos gouvernements qu’on ne peut plus jeter les gens aux poubelles ou aux toilettes comme ça.

Aujourd’hui, Raphaël est mort loin de chez lui, loin de sa famille, de son abri et de ses intervenants. Loin de tous dans le silence et la puanteur rance d’une toilette chimique. L’abandon pue.

Nous luttons comme des fous « pour la démocratie ». Bravo pour notre noblesse de cœur. Mais il me semble qu’on devrait au moins s’en servir correctement. La démocratie n’est pas le meilleur système, c’est le moins pire, d’après Churchill ou une autre création d’internet. Son principal défaut est d’élire des gens qui, forcément, tiennent à leurs votes, alors ils calculent.

Pas juste nos gouvernements actuels, mais tous les gouvernements « démocratiques ». Je blâme plus de 70 ans de gouvernements qui calculent et sacrifient les souffrants, les sans-voix. Ils calculent que beaucoup de leurs électeurs ont peur et qu’il vaut mieux rassurer la majorité que de s’occuper des poqués du cœur.

Notre gouvernement actuel devrait voter une loi qui interdit aux politiciens de calculer, qui interdit d’oublier les gens qui souffrent tous les jours. Ça pourrait s’appeler la « loi Raphaël ». Elle serait applicable après 20 h.