Cette année, c’est la 11e édition de la campagne Bell Cause pour la cause. Le 28 janvier prochain, on parlera ouvertement de santé mentale. Chaque année, cette campagne permet de déstigmatiser l’expérience d’un problème individuel, collectivement vécu. S’il est aujourd’hui plus socialement acceptable de parler de santé mentale, il n’en reste pas moins que ce sujet demeure peu accessible pour certains, alors qu’il est trop bien connu pour d’autres.

Publié le 17 janv. 2021
Patricia Lemoine
Patricia Lemoine Stratège en communications et en affaires publiques*

Maintenant plus que jamais, il faut oser en parler et oser aller vers les autres. Nous sommes tous en pandémie. Nous sommes tous dans l’attente, dans l’incertitude. Nous sommes tous dans le deuil de ce qui n’est plus de notre vie d’avant, et ce vers quoi l’espoir nous mènera, si on continue de l’alimenter. Alors que la demande de soutien en santé mentale a explosé pendant la crise de la COVID-19, nous pouvons collectivement faire un geste pour soutenir la santé mentale.

Cette donnée prépandémie est frappante : près de la moitié (49 %) des gens qui estiment avoir déjà été atteints de dépression ou d’anxiété dans leur vie n’ont jamais consulté un médecin à ce sujet1. Cette statistique démontre que nous étions déjà tous indirectement touchés par la maladie mentale ou les tourments passagers. Au-delà de notre propre expérience, il y a un membre de la famille, un ami ou un collègue qui souffre en silence.

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On est le dimanche 2 décembre 2018. Je suis à Vancouver. Je viens de manger le meilleur ramen de ma vie en excellente compagnie. Pour plusieurs raisons, ce voyage d’affaires reste aujourd’hui un de mes plus beaux. J’ai voulu le faire. J’ai voulu être ici.

Jusque-là tout va bien.

En contraste, ce que je vis dans ma tête, c’est lourd. Le problème est que c’est le premier soir de Hanoukka, que ma famille est à Montréal en train d’allumer la première bougie, et qu’ils font ça sans moi.

Malgré le décalage horaire, on se parle beaucoup et il n’y a pas une once de malaise relatif à mon absence. En fait, ce qui ne va pas, c’est moi.

Dans ma tête, je suis une mauvaise mère : j’ai abandonné mon monde en laissant tomber une des deux fêtes de fin d’année que ma famille mixte célèbre. C’est un film qui joue en boucle et c’est pire quand je ferme les yeux.

Et je le dis, je le répète, tout ceci est uniquement dans ma tête. Ma fille et mon mari vont très bien et ne me font aucunement sentir coupable. Ma fille est captivée par mon récit d’être restée coincée dans la parade du père Noël au centre-ville après le ramen, pendant que mon collègue et ami planifie nos menus et nos itinéraires des prochains jours. Il saura aussi calmer mon malaise en regard de mon absence envers ma famille, combinée à mon excitation face au travail que nous accomplirons sous peu.

C’est à la fin de ce voyage que mon rapport à la campagne annuelle à venir et à laquelle je vais encore participer, change. Depuis 2015, mon rôle en tant qu’Amie de Bell Cause pour la cause est de partager mon histoire. Et celle-ci a maintenant évolué. Au départ, il y a eu la boulimie dont j’ai souffert, puis mon rétablissement. C’est un parcours non linéaire qui m’a permis avec de l’aide de vaincre quelque chose de plus grand que moi.

Dans l’avion de retour, mon raisonnement se dessine. Ce n’est bien évidemment pas le trouble de comportement alimentaire qui a teinté mon voyage, car depuis plus d’une décennie, je n’ai plus les mêmes réflexes face à des éléments qui auraient pu être ce que l’on appelle des « déclencheurs ». Dans ce cas-ci, c’est juste la vie qui a pris le dessus. Pendant quelques jours, je n’ai pas été tout à fait moi-même.

Et ça peut arriver à tout le monde.

La bonne nouvelle, c’est que ce sont les bons mots qui ont été utilisés pour m’aider. Avec le recul, je vois bien que mon gouffre n’était vraiment pas très profond.

Ce qui a fait la différence, c’est que j’ai admis tout haut que ça n’allait pas. Dans cette bulle qui m’entoure, j’avais l’espace pour le faire, même à distance et en déplacement.

J’en suis reconnaissante.

Le lien entre cette tranche de vie et notre 2021 pandémique, c’est qu’il y a une détresse incroyable qui semble se dessiner tout autour de nous. Plus que jamais, quand le quotidien ne pèse pas si lourdement que ça pour nous, c’est de tendre l’oreille et de trouver les bons mots qui est parfois difficile.

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Depuis la première édition de la campagne Bell Cause pour la cause en 2011, les Canadiens et des gens à travers le monde ont envoyé plus de 1,1 milliard de messages de soutien pour la santé mentale. Le montant total de l’engagement financier de Bell s’élève maintenant à 113 415 135 $. Cette année encore, je choisis d’appuyer la cause en partageant mon histoire, en m’engageant à déstigmatiser les bobos que l’on peut tous avoir dans la tête, et en utilisant le mot-clic #BellCause dans les médias sociaux. Ce dernier geste aura un impact concret sur le soutien offert à des initiatives canadiennes en santé mentale.

Plus près de nous, il peut plus facilement permettre d’avoir un dialogue ouvert avec notre entourage, et ça, ça n’a pas de prix.

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À l’automne, j’ai récupéré chez le nettoyeur mes vêtements portés dans notre autre vie, lors de mon dernier voyage d’affaires, début mars 2020. Je me suis excusée auprès de l’employée en lui disant que j’aurais dû venir avant, mais que je n’y arrivais pas. Derrière son masque, elle me répond qu’elle comprend. Elle me fait signe derrière elle. Il y a une marée de tenues de ville et de soirée, accrochée et orpheline. Il semble que je ne suis pas la seule à m’être approprié un pan de notre histoire en tentant de résister à celui-ci.

Cette personne vient aussi de me confirmer autre chose : nous ne sommes jamais seuls dans notre tourment.

* Patricia Lemoine a survécu à un trouble de comportement alimentaire.

1 Consultez des statistiques de la Fondation Douglas

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