Les émeutiers prenant d’assaut les portes du Capitole le 6 janvier ne sont pas seulement les créatures rageuses du président Trump. Libertariens et protestataires d’une mouvance idéologique hostile au réel, ils sont aussi les enfants d’une conception originelle de l’Amérique. Les Pères fondateurs, héritiers des Lumières, étaient profondément marqués par l’autoritarisme aristocratique des régimes monarchistes européens. La Constitution de 1787 visait à affranchir le pays à naître des vices de la servitude et de l’inégalité.

Publié le 16 janv. 2021
Michel Leclerc
Michel Leclerc Écrivain

« Les moins gouvernés sont les mieux gouvernés », affirmait Thomas Jefferson, inscrivant ainsi la méfiance à l’égard du pouvoir parmi les fondements de la nouvelle république.

Le rêve inachevé de l’Amérique, ce « rêve extravagant » et « rendu brutal », selon le poète William Yeats, a été peu à peu purgé de ses idéaux par les démagogues conservateurs (Rush Limbaugh), tandis que les élus républicains, menés par Newt Gingrich et Sarah Palin du Tea Party, associés aux frères Koch, n’avaient de cesse de diaboliser les politiques progressistes. Les attaques contre l’interventionnisme de l’État fédéral eurent d’autant plus de succès qu’ils prospéraient sur un terreau fertile : les Américains sont massivement éduqués dans la croyance d’un État gaspilleur et, quand celui-ci est sous la responsabilité d’un gouvernement démocrate, aussitôt soupçonné de vouloir détruire l’Amérique.

Ce débat entre les partisans de l’État et ses opposants, entre l’idéal égalitaire et le narcissisme communautaire, à base de conflit racial, n’a jamais cessé d’agiter la société américaine, marquant de ce sceau paradoxal les volontés politiques en apparence les plus progressistes.

C’est d’abord parce qu’il ne remettait pas en cause le statu quo racial et laissait la communauté noire en marge des principales mesures de soutien que le New Deal fut collectivement soutenu par une majorité d’électeurs américains, alors qu’il rompait brutalement avec la tradition non interventionniste au cœur de l’idéologie politique.

L’élection de Donald Trump marqua, à sa façon, l’effondrement de l’utopie universaliste aux origines de la République, en même temps qu’un désenchantement à l’égard des idées progressistes. Mais aussi, et peut-être surtout, la conviction persistante que le pouvoir politique était devenu impuissant à façonner l’avenir de la nation.

En 2016, les électeurs de Trump étaient animés par la conviction que face aux obstacles, les hommes politiques regardent le monde avec des œillères, préfèrent ignorer les réalités anguleuses, balayant du revers de la main les faits et les citoyens qui contredisent ou gênent leur vision idéalisée. Ce sentiment n’est pas le seul fait du peuple américain, bien sûr.

Changer le cours de l'histoire

Les décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale ont été portées par le sentiment que les systèmes politiques pouvaient changer le cours de l’histoire, changer pour le mieux la vie des peuples, instaurer la sécurité plutôt que la peur.

Les institutions de Bretton Woods ont été créées pour enrayer les risques d’une autre Grande Dépression. Peu importe que leur mission n’ait été qu’en partie réalisée, l’essentiel est qu’existait au moment de leur conception la foi dans la capacité de réguler des forces jusque-là abandonnées aux aléas du marché et de l’histoire.

L’Union soviétique s’est effondrée, la guerre froide avec elle. L’Allemagne réunifiée est devenue l’une des plus grandes puissances économiques du monde. Un président noir a été élu aux États-Unis. De nouvelles démocraties sont nées en Afrique et en Asie. La Chine, continent miséreux, s’est éveillée et le monde en tremble encore.

Bref, les dirigeants politiques de l’après-guerre ont façonné le monde, parfois selon l’intérêt des peuples, d’autres fois au nom des intérêts d’une oligarchie ; mais chaque fois, la marche du monde semblait sous la gouverne de la sphère politique.

Depuis, perception démesurément amplifiée par la crise de 2008, les citoyens des pays démocratiques vivent avec l’idée angoissante que leurs dirigeants politiques ont perdu la maîtrise du changement, que la direction et le rythme des évènements sont dorénavant dictés par les puissances financières mondialisées, indifférentes aux injustices criantes qui assaillent les peuples (le chômage, l’insécurité, les inégalités).

Trump aura incarné jusqu’à la caricature cette toute-puissance imaginaire du leader politique empoignant aux forceps la réalité.

Le mensonge aura été son arme politique la plus efficace et, grâce à la servilité et l’aveuglement cynique des républicains, comme à la cupide complicité des médias conservateurs et des grands réseaux sociaux, aura enténébré la vie politique américaine.

Que la réalité soit systématiquement vidée de toute substance, peu importe. « Le mensonge est plus fort que la vérité, car il comble l’attente », comme l’a rappelé Hannah Arendt. Pourtant, en dépit du nihilisme ambiant qui s’emploie à la dénigrer et à la dévoyer, la vérité existe. Sauf que lorsqu’elle ne réside que dans les mots, elle n’est qu’une trompeuse péroraison.

Parce que le monde tient tête aux mots, le président Biden ne pourra se contenter de la mélodieuse litanie de l’ère Obama, preuve que la parole ne peut résoudre à elle seule l’inquiétude qui mine plus que jamais une nation meurtrie et déboussolée.

« La question n’est plus de refaire le monde, mais de l’empêcher de se défaire. » Joe Biden devrait avoir à l’esprit cette pensée de Camus, formulée dans son discours de Stockholm, car la vérité n’est pas morte le 6 janvier sur les marches du Capitole. C’est le sinistre visage du mensonge qui y a sombré dans la honte et le mépris ce jour-là.

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