Est-il trop tard pour sauver le climat ? Est-ce bien utile, face à l’ampleur de la catastrophe, de faire preuve de sobriété dans nos comportements ? Jean Jouzel, ancien président du GIEC, l’un des plus grands climatologues français, apporte des réponses claires aux questions de Baptiste Denis, citoyen de la jeune génération.

Jean Jouzel : Nous sommes actuellement dans la deuxième phase du protocole de Kyoto, il n’y a que l’Europe et quelques autres pays qui se sont engagés avec des objectifs chiffrés. Je pense que l’Europe va tenir les siens. Quant à l’accord de Paris, même si tout le monde ne tient pas ses engagements, il a été assez constructif. D’abord, il est intéressant car il s’appuie totalement sur le cinquième rapport du GIEC et parce qu’on y trouve des engagements chiffrés. Mais le problème des engagements, c’est que lorsqu’on demande à des pays ce qu’ils peuvent faire, il n’y a aucune raison que la somme des engagements qu’ils prennent soit compatible avec les objectifs affichés. C’est ce qu’il s’est passé. Par exemple, il est inscrit dans l’accord de Paris qu’avec ces engagements nous irons vers 55 milliards de tonnes équivalent CO2 (unité qui permet de tenir compte du CO2, mais aussi des autres gaz à effet de serre, tels que le méthane et le protoxyde d’azote) émis dans l’atmosphère d’ici 2030, alors qu’il faudrait ne pas dépasser 40 milliards de tonnes pour avoir des chances de rester en deçà de 2 degrés. L’accord de Paris est malgré tout bien intéressant et utile, mais malheureusement ce sont les élections américaines qui nous ont mis dans l’embarras. Même s’il n’y a pas que ça, je te l’accorde…

Baptiste Denis : Il n’y a pas que ça, mais nous parlons de la première puissance mondiale, on ne peut pas nier que ses choix ont un impact direct sur nos vies.

J.J. : Par deux fois, avant Trump, les États-Unis nous ont fait faux bond. Ils ont élu George Bush à deux reprises, et nous avons perdu huit ans. Barack Obama était plutôt en phase avec la lutte contre le réchauffement climatique, mais l’économie est très lourde et très compliquée, d’autres intérêts passent avant l’écologie. Même s’il a tenté des choses, ça n’a pas été suffisant pour faire évoluer l’économie américaine dans cette direction. Barack Obama aurait pu devenir un leader de la transition énergétique, mais ça n’a pas été le cas.

B.D. : Ce que vous dites, c’est notre point de vue d’Européens, mais on parle ici de décisions d’un État souverain. George Bush et Donald Trump ont été, même si nous pouvons le regretter, élus par leur peuple.

J.J. : Oui, c’est un constat, ils ont été élus démocratiquement. Même si nous n’en sommes pas très sûrs pour George Bush… À l’époque, tu étais très jeune, Al Gore a été très proche d’être élu, l’élection de Bush a été très discutée.

B.D. : Tout comme celle de Trump, que je me rappelle mieux. Le système américain a permis à Donald Trump d’être élu en obtenant moins de voix qu’Hillary Clinton. Vous m’avez récemment dit que nous étions actuellement à 54 milliards de tonnes équivalent CO2 émis dans l’atmosphère et qu’avec l’accord de Paris nous irons vers 55 milliards en 2030. Pourquoi parle-t-on désormais de 65 milliards de tonnes ?

J.J. : Ce n’est pas exactement ça. Nous sommes bien à 54 milliards aujourd’hui. C’est si l’on ne fait rien que nous irons vers 65 ou même 70 milliards de tonnes équivalent CO2. Avec l’accord de Paris, si l’ensemble des engagements sont tenus, nous irons, en 2030, vers 55 milliards de tonnes.

B.D. : Vous voyez, c’est quelque chose que j’ai du mal à comprendre et je pense que beaucoup de jeunes me rejoignent sur ce point. C’est tout de même incroyable de signer un accord dans lequel d’ici 2030 on augmente les émissions de CO2.

J.J. : Oui, mais c’est ce qui est inscrit.

B.D. : Et cela vous semble normal ? Comment peut-on signer un papier dans lequel les émissions passent de 54 à 55 milliards de tonnes équivalent CO2 alors que nous devons atteindre la neutralité carbone ?

J.J. : En fait, soit nous nous dirigions vers un accord avec des engagements nationaux volontaires, soit nous n’avions rien. Donc soyons clairs, je continue de penser que, s’il n’y avait pas eu Trump, nous aurions pu espérer faire mieux. Au départ, l’idée de l’accord de Paris était de nous mettre tous dans le même bateau, de prendre conscience que les engagements n’étaient pas suffisants et de rediscuter pour augmenter les ambitions.

B.D. : Et comme il y a Trump, nous n’avons jamais rediscuté les termes de l’Accord.

J.J. : Non, pour le moment, on ne les rediscute pas. Et la COP25 qui s’est réunie à Madrid en décembre 2019 n’a pas fait souffler un vent d’optimisme.

B.D. : Et Trump risque d’être réélu.

J.J. : Je ne l’espère pas, mais c’est tout à fait possible.

B.D. : Vous voyez, que Trump soit ou non réélu, ma génération a vraiment du mal à accepter l’idée que, même si l’on respecte l’accord de Paris, les avancées seront faibles.

J.J. : Il serait quand même intéressant de reprendre les chiffres. On se dirige vers 55 milliards de tonnes équivalent CO2 et plus de 3 degrés de réchauffement d’ici la fin du siècle…

B.D. : En respectant l’accord !

J.J. : Oui, simplement en le respectant. Pour rester à 2 degrés d’augmentation à long terme, il faudrait, en 2030, être à 40 milliards de tonnes équivalent CO2 et entre 25 et 30 milliards pour avoir des chances de rester en-dessous d’un degré et demi. Dans l’accord de Paris, il est indiqué que la Convention climat invite le GIEC, car ça ne peut pas lui être imposé, à faire un rapport sur un climat à un degré et demi d’augmentation. Ce rapport a été rédigé et publié il y a déjà plus d’un an ; ses mesures ont été adoptées par l’ensemble des pays en octobre 2018. Tous les chiffres dont on parle sont dans ce rapport qui montre l’urgence de l’action. Et c’est là que ta génération est doublement concernée. Vous êtes concernés par l’inaction, d’abord. Si l’on ne fait rien d’ici 2030, on connaîtra des réchauffements de 3 degrés, voire plus, quatre ou cinq, et vous en subirez les conséquences dans la seconde partie du siècle. Et si l’on veut agir entre 2020 et 2030, ta génération et celle des plus jeunes qui vont entrer dans la vie active sont concernées également. Vous êtes concernés par l’inaction et par l’action.

B.D. : Alors que nous n’y sommes pas pour grand-chose.

J.J. : Quand même un petit peu, vous êtes beaucoup sur l’internet… La part du numérique dans les émissions de gaz à effet de serre est déjà de 4 % et pourrait atteindre 8 % en 2025. Netflix représente 25 % de ces 4 %, si je ne dis pas de bêtises. Ces chiffres sont sujets à débat, mais la question du lien entre numérique et gaz à effet de serre est posée.

B.D. : Allez expliquer à une génération de collégiens et de lycéens qu’ils participent au réchauffement climatique parce qu’ils regardent des séries en streaming et utilisent Facebook et Snapchat. Même si c’est vrai, je n’ose pas imaginer leur réaction. Ce n’est pas comparable aux émissions du transport ou de l’énergie, par exemple.

J.J. : Il faudra se pencher un jour sur la question d’Internet et des émissions de CO2 qui en résultent.

PHOTO FOURNIE PAR L’ÉDITEUR

Climat – Parlons vrai

Climat. Parlons vrai
Jean Jouzel et Baptiste Denis
François Bourin Éditeur
Juin 2020
160 pages