L’auteure s’adresse au premier ministre du Québec, François Legault

Caroline Leblanc Caroline Leblanc
Étudiante au doctorat en santé communautaire, faculté de médecine et science de la santé, Université de Sherbrooke

Je n’ai aucun mot assez juste pour vous dire à quel point la politique me décourage lorsque je vous entends dire d’un ton confiant qu’il y a assez de place en refuge pour que tous se retrouvent à l’intérieur durant le couvre-feu. Cela me prouve une fois de plus que vous n’êtes pas suffisamment au courant de la réalité des personnes en situation d’itinérance pour bien les protéger et ainsi soutenir ceux et celles qui sont au front pour les aider. Il est impensable que des décideurs adoptent des propos aussi romancés. Surtout, en pleine crise, où les détails, les nuances et la compréhension globale d’un tel contexte doivent être pris en considération pour adapter les mesures sanitaires à leur situation.

L’itinérance est complexe et malheureusement, notre système n’arrive pas à s’ajuster aussi rapidement que nécessaire aux multiples crises auxquelles nous sommes confrontés actuellement (sanitaire, logement et surdoses). Sans en calculer les conséquences, depuis le début de la pandémie, nous avons dû lâcher des mailles de notre filet social qui tenaient les personnes les plus précarisées de notre système. L’effritement de ce filet de protection n’a fait qu’aggraver leur situation. Certaines personnes se sont même retrouvées à la rue. Ce qui a ainsi doublé la population itinérante, et ce, sans même que l’on ait la capacité de leur offrir les services d’aide nécessaires à leur survie. Nos ressources en itinérance étaient déjà carencées avant la crise. Aujourd’hui, même si les personnes qui vivent dans la rue font preuve de résilience et que les organisations unissent leurs forces pour les soutenir, cela ne suffit pas.

À dire vrai, le pire qu’on redoutait en pleine crise sanitaire se produit en ce moment. Des éclosions majeures, oui majeures, ont mené à la fermeture d’un refuge depuis le 17 décembre.

Tandis que d’autres sont dans un état de rupture qui peuvent les amener à devoir fermer, et ce, en pleine période hivernale, où les conséquences liées au froid peuvent entraîner la mort. La défaillance et l’insuffisance des ressources ne nous permettent pas d’affronter la deuxième vague en fournissant l’aide réelle pour réduire les risques de propagation dans le milieu de l’itinérance.

De plus, bien que vous souhaitiez en faire fi, il y aura toujours des personnes qui n’auront pas accès aux refuges, soit parce qu’elles sont réfractaires ou restreintes. Rappelons qu’en 2018, l’Observatoire canadien en itinérance* a souligné que pour 100 places en refuge, 20 personnes vivaient sans abri dans la rue, c’est-à-dire qu’elles habitaient dans un endroit non destiné à l’humain (ex : un abri de fortune). En effet, certaines personnes ne veulent pas aller dans les refuges, car elles redoutent les infections, les agressions et les vols, ou elles n’arrivent pas à y vivre à cause des multiples règles. Tandis que d’autres avec une dépendance préfèrent la rue, car elles peuvent y consommer pour prévenir un état de sevrage qui peut, dans le cas de l’alcool, leur être mortel.

Trop souvent, ces personnes sont négligées dans la prise des décisions. Pourtant, elles ont un profil préoccupant, encore plus en temps de pandémie, où les mesures sanitaires ne font qu’exacerber les conséquences vécues dans la rue. C’est inquiétant, vous me direz, mais la pression que le couvre-feu mettra sur cette population l’est d’autant plus.

Le couvre-feu nuira aux personnes qui occupent continuellement l’espace public. Cela les exposera à avoir des contraventions hors de prix qui les ancreront davantage dans l’itinérance. Nous devons leur accorder l’amnistie.

De plus, afin d’avoir un plus grand impact sur la crise sanitaire, il est important d’assurer une stabilité aux personnes en situation d’itinérance, en leur offrant la possibilité de rester en tout temps dans un refuge si elles le souhaitent, mais il faut aussi tolérer et fournir un soutien à celles qui n’y ont pas recours et ainsi éviter, dans ce cas, les démantèlements.

Ces personnes ne sont pas des citoyens de seconde zone et elles ont des droits, le droit à la protection, la sécurité et la dignité, et vous avez le pouvoir de leur procurer de meilleures conditions de vie pour qu’elles affrontent elles aussi la pandémie.

Lisez « Combien sont sans-abri au Canada ? »

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