En mai 2007, j’ai coordonné la production d’une lettre ouverte parue dans La Presse sous le titre « SOS infrastructures ».

Gérard Beaudet Gérard Beaudet
Urbaniste émérite, professeur titulaire à l’École d’urbanisme et d’architecture de paysage, Université de Montréal

Signée par une trentaine de personnalités québécoises de différents horizons, la lettre dénonçait l’indifférence généralisée des administrations publiques, tous paliers confondus, à l’égard de la dégradation du parc immobilier et des infrastructures dont elles avaient la charge et réclamait la mise en œuvre d’un ambitieux chantier de remise en état.

Il aura fallu attendre l’effondrement du viaduc Concorde, survenu en 2016 et ayant causé cinq décès, la multiplication des bris d’aqueduc et la fermeture, voire la démolition, de plusieurs écoles pour cause d’insalubrité pour que les autorités commencent à prendre les choses au sérieux.

Malgré des investissements significatifs, les choses ne se sont cependant pas véritablement améliorées ; elles ont même empiré. Il suffit, pour s’en persuader, de circuler dans les rues de Montréal et d’autres villes ou sur les campus institutionnels de la province et de porter attention aux étages supérieurs de plusieurs centaines d’édifices publics où ont été fixés des treillis métalliques destinés à empêcher les briques et les pierres de tomber sur la tête des usagers et des passants, qu’on garde par ailleurs à distance en installant des clôtures là où les dangers sont plus importants.

Or, ces dispositifs ne font que repousser l’inéluctable. Tôt ou tard, il faudra réparer ou, dans les cas où on aura trop attendu, démolir. L’hôpital Maisonneuve-Rosemont, construit en 1954 et destiné à la démolition d’ici quelques années, constituait jusqu’à récemment un des exemples les plus éloquents de cette approche « broche à foin ».

Or, ce qui se passe depuis plusieurs semaines dans les CHSLD du Québec révèle avec une acuité déplorable les coûts de cette gestion irresponsable. Certes, la vétusté entretenue des édifices n’est pas seule en cause, loin s’en faut. Mais elle a de toute évidence contribué à l’ampleur du désastre humanitaire.

L’annonce d’un devancement de la mise en chantier des maisons des aînés promises par la CAQ doit par conséquent être saluée. Mais est-ce suffisant ?

Doit-on encore une fois se contenter de répondre à une urgence ? Ne devrait-on pas prendre les moyens d’éviter que d’autres situations embarrassantes surviennent ?

Certes, dira-t-on. Mais encore faudrait-il, pour ce faire, que certains réflexes soient mis en veilleuse, voire remis en question. Interrogé il y a quelques jours sur le projet de troisième lien, dont plusieurs contestent la pertinence, le premier ministre François Legault s’est empressé de répondre que non seulement celui-ci n’était pas remis en cause, mais qu’il fallait en devancer la mise en chantier, relance de l’économie oblige.

Qui s’en est étonné, considérant l’entêtement du gouvernement de la CAQ à maintenir le cap, malgré les avis défavorables presque unanimes des experts en mobilité et en climat ? On me permettra malgré tout de déplorer que le crédit accordé aux experts dont se targue le premier ministre soit à géométrie aussi extrêmement variable. Surtout quand il est question de déboursés qui se chiffrent en milliards de dollars et d’impacts négatifs aussi importants qu’inévitables.

Ce projet est un bon exemple de la fuite en avant à laquelle les élus nous ont habitués depuis plusieurs décennies et qui risque de perdurer.

Or, la conjoncture extrêmement difficile à laquelle nous sommes confrontés et les énormes déficits qui en découleront offrent une réelle occasion de faire les choses autrement.

L’investissement massif dans la rénovation et la modernisation du patrimoine immobilier et infrastructurel public annoncé dans le Plan québécois des infrastructures 2020-2030 devrait permettre de s’attaquer résolument au problème du déficit chronique d’entretien des équipements publics et de relancer l’économie. D’autant que la remise en état des bâtiments et des infrastructures requiert une main-d’œuvre qualifiée et généralement abondante qu’il faut au surplus renouveler.

Un tel chantier, qui s’échelonnera sur au moins une décennie, aura, s’il se concrétise, une utilité sociale et économique passablement plus grande et plus diffuse que quelques grands projets infrastructurels qui hypothéqueront notre capacité d’agir et laisseront dans l’angle mort de l’investissement public cet autre chantier qui a, jusqu’à maintenant, toujours été remis à plus tard.

Et cela sans compter que le mortier dont on aura besoin pour remettre en état les maçonneries actuellement soutenues par les mailles métalliques sera passablement moins dommageable pour l’environnement que les millions de mètres cubes de béton qu’on entend couler sous le fleuve pour y faire transiter des voitures. Un tel changement de cap est possible. Mais encore faudra-t-il qu’on évite d’invoquer l’urgence de la situation pour rejeter du revers de la main le nécessaire examen de la pertinence de véritablement faire les choses autrement.

L’annonce récente de l’accélération de l’investissement de 14 milliards de dollars dans les infrastructures n’est, de ce point de vue, pas nécessairement rassurante.