Depuis le début de la « crise », tous les jours à 13h, on assiste à la conférence de presse du trio santé et on entend Monsieur le Premier Ministre renvoyer à Docteur Arruda et à « Danielle ».

Martine Delvaux  Martine Delvaux 
Écrivaine et professeure

On dira que Monsieur le Premier Ministre appelle aussi les ministres masculins par leur prénom : Jean, Christian, Jean-François, Pierre, Eric. Il me semble qu’il y a une différence entre nommer de leur prénom les membres du cabinet, avec qui on travaille étroitement bon, an mal an, et quelqu’un comme la mairesse de Montréal à qui on rend visite en temps de crise.

Le 14 mai dernier, Monsieur le Premier Ministre partageait la table avec la mairesse de Montréal, Valérie Plante, celle qu’il a appelée « Valérie » en toute familiarité. On a même entendu un journaliste saluer la table en disant : « Bonjour Monsieur Legault, Monsieur Arruda, et tout le monde ». Tout le monde : c’est-à-dire les deux autres personnes assises à la table : Madame la Mairesse Valérie Plante et Docteure Mylène Drouin.

Est-ce que notre manière de nommer nos pairs, comment on se sert de leur titre officiel (comment on respecte le décorum, en somme) a à voir avec la place qu’on leur donne, justement, dans le monde ? Le monde dans lequel on vit, en ce moment, est sombre et profondément inquiétant. Cités en contre-exemple, nous faisons partie des pires États en ce qui concerne le nombre de morts dues à la COVID-19. La courbe tarde à se stabiliser : on a plutôt l’impression de s’enfoncer. 

Dans ce contexte, et puisque Montréal est la zone chaude du Québec, le rôle de la mairesse et de sa directrice de santé publique est particulièrement important. Nous devons, en tant que citoyens, leur faire confiance.

Ainsi, quand Monsieur le Premier Ministre nomme Madame la Mairesse par son prénom, est-ce qu’il ne risque pas de porter atteinte à son statut officiel et, surtout, à son autorité – une autorité si importante en ce moment ? Est-ce que la familiarité avec laquelle il s’adresse à elle (sans doute en l’absence de mauvaise foi), du fait qu’elle est la première femme à la tête de la municipalité, n’entache pas son rôle et, dès lors, la confiance qu’on peut avoir envers elle ?

Les journaux, à travers le monde, documentent l’efficacité des individus à la tête des États dans la gestion du virus et de ses conséquences sur la population. Dans nombre de cas, on constate une corrélation entre le genre féminin de la personne à la tête du pays et une meilleure réponse à la crise (voir l’article de Marie-Claude Lortie, Femmes, virus et leadership) – alors que les hommes sont surreprésentés en ce qui concerne une mauvaise gestion de la crise. On me répondra que ça va de soi puisque de toute façon, ils sont plus nombreux à la tête des États. Mais n’est-ce pas là, justement, le problème ? 

S’il y avait un plus grand nombre de femmes dans les sphères du pouvoir, jusque dans les chaises les plus élevées de la hiérarchie, est-ce que ça irait mieux chez nous ? La question mérite d’être posée.

On ne mesurera sans doute jamais complètement le rôle joué par les femmes dans les coulisses de cette pandémie, mais j’espère qu’on retiendra une chose : il faut absolument faire une lecture systémique de notre société, et la faire tout le temps, pas seulement en temps de crise, une fois le pire arrivé. Il faut la faire de manière à bien saisir l’intersection des oppressions, des dominations, et celle aussi des privilèges.

Une lecture genrée et intersectionnelle qui permet de mettre en lumière pourquoi et comment les femmes, de mille et une façons (au gouvernement, dans le système de la santé, dans le monde de l’éducation, dans les familles…) font les frais des failles dans notre manière de fonctionner, payant de leur santé et de leur vie.

Si on avait fait cette lecture au fil du temps et depuis l’intérieur des différents gouvernements, on aurait compris que la situation des CHSLD était une bombe à retardement, à cause des liens entre la manière dont ces établissements sont gérés et les différentes formes de marginalité.

Si une lecture genrée et intersectionnelle de la COVID-19 continue à s’imposer, deux mois après le début de notre confinement montréalais et avec la réouverture du reste du Québec, cette lecture doit s’inscrire pour de bon dans nos institutions (voir La relève du Québec pense l’après-COVID-19). Parce qu’il y aura d’autres virus, d’autres coups importants portés au corps social, et que sans cette lecture-là, on n’y arrivera pas.

Au lendemain de sa première conférence de presse à Montréal, Monsieur le Premier Ministre a remplacé « Valérie » par le titre de Madame la Mairesse. C’est là la marque d’un politicien qui est capable d’entendre les commentaires de ses citoyennes.

Dans un contexte où les individus à la tête des États se trouvent sur la sellette, alors qu’on les scrute et qu’on interroge chacun de leurs gestes, faire preuve d’humilité est une de leurs plus grandes qualités. Pour ça, je tiens, Monsieur le Premier Ministre, à vous remercier.