Jamais deux sans trois ! Après avoir raté les personnes âgées dans les CHSLD qui s’éteignent sans la présence de leurs proches dans des conditions inhumaines, après avoir échappé les personnes âgées autonomes traitées comme des détenus dans les résidences, le Québec est en train de rater ses citoyens de 70 ans et plus qui continuaient à travailler.

Christian Dufour Christian Dufour
Collaboration spéciale

Malgré les énormes efforts de tout un chacun dans cette crise, notre société est engagée dans une dynamique rabaissant systématiquement ces Québécois âgés que l’on prétend protéger.

Opération silencieuse

Sans que les journalistes s’intéressent beaucoup à une affaire qui se fait dans le silence, des entreprises sont en train de mettre à pied des Québécois de 70 ans et plus encore au travail, alors que certaines recommandations de la santé publique ont été présentées dans les médias comme des règles juridiques ne permettant le travail que jusqu’à 69 ans. La confusion s’est installée entre ces recommandations et les obligations légales incombant réellement à des Québécois de 70 ans systématiquement infantilisés.

J’ai reçu pour ma part plusieurs messages de Québécois de cet âge ayant déjà perdu leur emploi. Des gens parfois en télétravail (!) dans des régions comme l’Abitibi ou la Baie-James, où la COVID-19 est rare.

ILLUSTRATION LA PRESSE

« N’importe quel expert vous dira qu’on peut faire dire bien des choses aux statistiques selon l’angle retenu et l’objectif visé », fait remarquer notre collaborateur.

Ils sont les victimes de la trop grande marge de manœuvre laissée en ce domaine au directeur national de santé publique, le Dr Horacio Arruda, par le premier ministre François Legault.

Illustration parmi d’autres de l’obsession du Dr Arruda pour l’âge dans la gestion de cette crise, ce dernier a annoncé la semaine dernière qu’il serait « permis » aux 70 ans et plus de faire leurs emplettes dans les épiceries à des heures réservées pour eux dans la mesure où ils porteraient un masque — les seuls à être obligés de le faire à ce moment-là.

L’exemple français

Le premier ministre a bien essayé d’atténuer la stigmatisation des 70 ans et plus qui prévaut depuis le début de cette crise et son malavisé « envoye à maison ! ». Il a attiré l’attention sur le fait que c’est à partir de 60 ans que le risque de mourir de la COVID-19 devenait plus important.

Pour ne pas manquer de personnel dans les garderies et les écoles primaires tout en ne désavouant pas son directeur de santé publique, M. Legault a cependant été obligé de rétropédaler la semaine dernière en précisant qu’il était acceptable de travailler jusqu’à 69 ans.

Le premier ministre a-t-il réalisé qu’il accréditait ainsi l’idée qu’il était permis aux entreprises de mettre à pied les Québécois de 70 ans et plus ?

Sur cette question d’âge, M. Legault devrait s’inspirer d’Emmanuel Macron, qui a refusé la recommandation de son conseiller en santé — un médecin — qui prônait un déconfinement différent lorsque l’on avait 65 ans et plus.

Le président de la France a plutôt décidé qu’il n’y aurait aucune discrimination à l’égard des personnes âgées dans le processus. En appelant plutôt à la responsabilité individuelle des Français, il a insisté sur le fait que les libertés publiques devaient prévaloir sur une position « socialement intenable », comme on le constate ici avec le congédiement illégal de travailleurs de 70 ans et plus.

Emmanuel Macron rejetait par le fait même la recommandation de la présidente de la Commission européenne, l’Allemande Ursula von der Leyen — une autre médecin ! —, qui est allée jusqu’à envisager un confinement des 65 ans et plus jusqu’en janvier 2021 sans considération pour les effets dévastateurs d’une telle mesure.

Statistiques, statistiques…

Un mot sur ces statistiques brandies par M. Arruda pour justifier l’imposition de mesures discriminatoires odieuses et surtout inutiles à l’égard des Québécois âgés.

N’importe quel expert vous dira qu’on peut faire dire bien des choses aux statistiques selon l’angle retenu et l’objectif visé. Déjà, le fait que l’on parle parfois de 60 ans, parfois de 70, voire de 75 ans, en dit long sur ces supposées références objectives.

Le journaliste scientifique Pierre Sormany a récemment fait ressortir (Les « vieux » et la COVID) que ce ne sont pas toutes les personnes de 70 ans et plus qui sont davantage à risque de mourir du virus, mais une minorité d’entre elles éprouvant déjà des problèmes de santé majeurs.

Dans La Presse de dimanche (« La répartition des décès en perspective »), le respecté Marcel Boyer a carrément prétendu que les personnes entre 70 et 79 ans mourraient moins de la COVID-19 que leur pourcentage de décès en temps normal : 17,4 % contre 22,6 % !

Au-delà des statistiques, il y a des limites à vouloir protéger des citoyens qui n’ont rien demandé en les rabaissant.

Qu’attend le premier ministre pour rappeler aux employeurs québécois qu’il est illégal de mettre à pied un travailleur parce qu’il a 70 ans ou plus ?