Le Canada opère dans un contexte géopolitique mondial qu’il lui est impossible de totalement contrôler. En tant qu’économie de taille moyenne, nous ne pouvons pas uniquement compter sur la demande intérieure pour alimenter notre croissance. Lorsque des tensions commerciales apparaissent et que les chaînes d’approvisionnement mondiales sont perturbées, notre économie est profondément affectée. C’est pourquoi, bien entendu, le Canada s’est appuyé si fortement sur un ordre international multilatéral fondé sur des règles comme base de sa stabilité économique et de sa prospérité.

Robert Asselin et Sean Speer
Respectivement anciens conseillers des premier ministres Trudeau et Harper*

Des changements structurels en cours avant cette crise sans précédent que constitue la COVID-19 nous forçaient déjà à faire preuve de réalisme et de pragmatisme sur le plan économique. Il devient de plus en plus évident que la présente crise agira comme un accélérateur de ces changements. La question centrale devient donc : comment devons-nous y répondre ?

Plus que jamais, le Canada doit composer avec l’affaiblissement de deux de ses piliers stratégiques traditionnels : la dépendance aux États-Unis en tant que principal partenaire commercial et l’assurance que ses intérêts économiques et nationaux seront protégés par un système multilatéral équitable maintenant contesté par ses principaux partenaires commerciaux.

Lourdement amoché par la lutte économique et technologique que se livrent les États-Unis et la Chine, l’ordre économique mondial qui a émergé du « consensus de Washington » des années 80, selon lequel les pays pouvaient s’appuyer sur un cadre multilatéral commun, avec des institutions telles que l’Organisation mondiale du commerce, semble bel et bien révolu.

D’un modèle d’échanges économiques basé sur des règles communes et la libre circulation des biens et services, nous nous dirigeons vers un nouveau modèle défini par le protectionnisme et une rivalité géo-économique qui repose essentiellement sur une course technologique entre les deux plus grandes puissances économiques mondiales. Cette course technologique n’a pas seulement une finalité économique : elle est aussi définie par des enjeux de sécurité nationale. Bien malgré lui, le Canada se trouve coincé entre les deux grands rivaux, comme en fait foi l’imbroglio lié à l’arrestation sur le sol canadien de Meng Wanzhou, la numéro deux de Huawei.

L’évolution de cette dynamique crée une grande incertitude quant aux chaînes d’approvisionnement mondiales et aux mécanismes internationaux de résolution des différends commerciaux. Alors que les États-Unis adoptent une approche commerciale plus mercantiliste et dirigiste, et que la Chine semble utiliser son pouvoir commercial pour trouver des prétextes afin de punir certaines industries canadiennes en représailles à la procédure d’extradition de Mme Meng, nous nous retrouvons plus isolés que jamais. Pensons aux répercussions de l’intégration de la 5G dans nos réseaux de télécommunications en cette ère de nationalisme économique et de « découplage ».

L’expérience des dernières semaines exercera une pression supplémentaire sur la mondialisation et les principes économiques qui l’ont sous-tendue. 

La perturbation des chaînes d’approvisionnement mondiales engendre déjà des questionnements sur la résilience et les capacités de production nationale. Nous assistons déjà à une montée du nationalisme économique et à un regain d’intérêt pour le renforcement des capacités industrielles nationales. 

L’émergence de forces gravitationnelles incitant les États-nations à réaffirmer leur rôle comme architectes résolus de leur propre avenir n’est pas passager. Devant cette nouvelle réalité, le Canada doit faire preuve de réalisme et repenser ses propres intérêts.

Qui plus est, l’économie d’aujourd’hui est radicalement différente de l’économie de production du XXe siècle. Le passage et la transition croissante vers une économie de plus en plus immatérielle, qui a pour moteur des actifs intangibles tels que la propriété intellectuelle, les données et les algorithmes, transforment les sources de valeur économique et les personnes qui y participent. 

Si nous voulons cultiver des entreprises nationales innovantes qui peuvent être concurrentielles sur le plan international à l’ère des actifs intangibles, nous devons repenser notre stratégie industrielle et l’adapter à cette nouvelle forme de concurrence mondiale, comme le détaille notre nouveau rapport publié par le Forum des politiques publiques, intitulé Une nouvelle étoile polaire II : une stratégie industrielle axée sur les défis pour le Canada.

> Consultez le rapport

Un modèle axé sur les défis engendrera de nouvelles connaissances, de nouvelles technologies et de nouvelles applications susceptibles de produire des retombées qui s’étendront à d’autres secteurs de l’économie et seront capables, au bout du compte, d’accroître la productivité de l’ensemble de l’économie. Le Canada doit s’appuyer sur les dépenses publiques et privées en recherche et développement pour alimenter l’innovation commercialisable et bâtir des entreprises capables de rivaliser sur les marchés mondiaux. La capacité du Canada à tirer profit de son capital humain et intellectuel pour commercialiser des produits et services est l’un des principaux facteurs qui détermineront sa croissance, sa productivité et l’amélioration du niveau de vie de sa population dans l’économie du XXIe siècle.

* Les auteurs sont Fellows à la Munk School of Global Affairs and Public Policy de l’Université de Toronto