Tartelettes portugaises. Fée des dents. Aplatir la courbe en se frappant sur le revers de main. En discutant, nous avons trouvé frappant de constater à quel point les thèmes, cibles et plateformes de diffusion de l’humour ont radicalement changé depuis le début de la pandémie de COVID-19 au Québec.

Julie Dufort, humorologue et professeure de science politique à l’École nationale de l’humour et au Collège André-Grasset et Philippe-Audrey Larrue-St-Jacques, humoriste

Faut-il en conclure que nous sommes à la jonction d’une nouvelle ère en humour ? Comment les humoristes réfléchissent-ils à leur travail en cette période de confinement ? 

De la salle au web 

Pour les humoristes, la pandémie est une période particulièrement troublante : elle ébranle leurs pratiques et leurs processus créatifs. Ils doivent non seulement renouveler leur matériel et adapter leur style pour traiter de l’actualité, mais leur moyen de diffusion privilégié, la salle de spectacle, est carrément interdit. Si quelques-uns fleurissent dans cet univers, d’autres vivent un grand questionnement existentiel. À quoi puis-je bien servir ? Comment puis-je rester pertinent ? 

Les humoristes qui « profitent » de cette crise en proposant du contenu inédit sont principalement ceux et celles qui mobilisaient et maîtrisaient déjà le web. Pensons à la forte popularité des lives Instagram d’Arnaud Soly ou de Mathieu Dufour. 

IMAGE TIRÉE D’INSTAGRAM

Une publication récente d’Arnaud Soly sur son compte Instagram

Pourtant encore rares ici, les humoristes qui n’existent que sur internet pullulent en France, au Royaume-Uni et aux États-Unis. La pandémie prouve que cette sous-culture de l’humour web est en train de gagner de nouveaux publics grâce au confinement. 

La crise risque de changer durablement le rapport au web pour qu’il soit enfin reconnu comme une plateforme de création à part entière. 

Nouveaux consensus ? 

Les nouveaux sujets de prédilection de l’humour sur les médias sociaux portent avant tout sur la gestion de la crise par les autorités publiques et le quotidien du confinement. Notons ici que les humoristes n’ont pas le monopole de la blague : tout le monde peut créer et partager. 

Ce qui frappe à cet égard, c’est l’absence de dissidence. L’Arruda-manie va même jusqu’à glorifier les acteurs politiques en partageant leurs mimiques et discours sous forme de mèmes et vidéos. La popularité de l’humour d’observation commente et déculpabilise les comportements de confinement comme en ont fait foi les plaisanteries d’apéro prématurées jusqu’aux problèmes de télétravail et de parents à boutte. 

Nous rions, puis repoussons à plus tard la fonction critique de l’humour qui pourrait remettre en question les assises du pouvoir. 

Cet humour consensuel prendra-t-il de l’ampleur ou s’amenuisera-t-il après la crise ? Malheureusement, ce que l’histoire de l’humour nous indique, c’est qu’on ne peut rien prédire ! Il pourrait autant y avoir une continuité, avec un humour plus divertissant, qu’un ressac vers l’humour engagé. 

L’humour divertissant pourrait s’amplifier et servir de protection contre l’angoisse. Après tout, Véronique Cloutier a bien fait en direct un shampoing sec au Show-rona Virus de Mathieu Dufour devant 10 000 personnes. 

PHOTO TIRÉE D’INSTAGRAM

Une publication Instagram de l’humoriste Mathieu Dufour à la suite de son Show-rona virus

La nécessité de repenser la justice sociale pourrait également générer de l’humour plus engagé. Le radioroman dystopique Tousse dans mon coude d’Alexandre Forest et d’Hugo Bastien propose avec douceur une histoire d’amour qui remet en question l’importance des identités de genre dans un Québec confiné depuis un an. 

Peu importe l’avenue que les artistes décideront de prendre, l’analyse de l’humour reste fondamentale, car les artistes participent activement à la réflexion qu’une société a sur elle-même. En effet, s’il advenait que les humoristes n’émettent plus de commentaires politiques ostentatoires, le dramaturge Bertolt Brecht soutiendrait qu’il faudrait s’en méfier, car « pour l’art, être impartial signifie seulement appartenir au parti dominant ». 

Une modeste proposition 

Dans tous ces bouleversements générés par la pandémie de COVID-19 et en prenant en considération le fait que les nouvelles modalités d’expression de l’humour ne permettent pas, pour la grande majorité des humoristes, de vivre de leur art, nous proposons deux avenues pour que le milieu renoue plus durablement avec sa fonction critique et sa liberté artistique. 

À ce jour, les humoristes ne sont toujours pas admissibles aux bourses pour le développement de la recherche et création du Conseil des arts et des lettres du Québec. Nous sommes curieux de l’élan que certains humoristes émergents pourraient donner à la culture si on leur laissait la chance de créer en les soutenant financièrement. 

La création d’un mouvement social de type « billet bleu » pourrait aussi valoriser la découverte des artistes locaux, toutes disciplines confondues, tout en représentant une option solidaire (valorisation des initiatives plus créatives et risquées, juste redistribution des revenus, etc.). 

À terme, nous croyons que ces gestes pourraient amener une plus grande liberté artistique et, par le rire, nous engager à réfléchir collectivement sur nous-mêmes.

* Ce dossier est coordonné par Catherine Girard, Isabelle Laforest-Lapointe et Félix Mathieu, respectivement de l’Université Laval, de l’Université de Sherbrooke et de l’Université du Québec à Montréal.

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