Le mouvement de ressac envers la mondialisation, qu’on observait déjà avant la pandémie, prend de l’ampleur.

Miville Tremblay Miville Tremblay
Senior Fellow, Institut C.D. Howe, et Fellow invité, CIRANO

Alors que la crise sanitaire et économique nécessite une collaboration internationale, les gouvernements sont plutôt tentés par le chacun pour soi, un grave risque pour une petite économie ouverte sur le monde comme la nôtre.

Reconnaissons d’abord que la vitesse foudroyante à laquelle la COVID-19 se répand autour de la planète n’est pas une manifestation maligne de la mondialisation. Quoique voyageant par train et par bateau, la grippe espagnole, au lendemain de la Première Guerre mondiale, a fait en un an et demi au moins 50 millions de morts, soit plus de victimes que le conflit lui-même. L’historien Mark Humphries de l’Université Memorial, à Terre-Neuve, a découvert que ce virus est apparu en Chine et a transité par le Canada avant d’infecter l’Europe, puis l’Amérique du Nord.

Rappelons ensuite qu’il est solidement démontré que le commerce international est un puissant créateur de richesse si chaque pays se spécialise dans les domaines pour lesquels il est relativement productif.

En revanche, ces échanges créent des gagnants et des perdants dans chaque pays, même si la somme des gains dépasse normalement la somme des pertes.

Si la mondialisation a maintenant mauvaise presse, c’est en grande partie parce que les gouvernements n’ont pas pleinement joué leur rôle de redistribution en prélevant une partie de la richesse accaparée par les gagnants pour compenser les perdants.

Or, une des meilleures façons de compenser les perdants est de les former pour qu’ils puissent participer à leur tour aux secteurs gagnants de l’économie. Et au cours des prochaines années, ce sera beaucoup dans l’économie verte.

On blâme le commerce international d’avoir éliminé des emplois autrefois bien payés. Mais les changements technologiques en ont détruit davantage dans le secteur manufacturier, même s’ils en ont créé encore plus ailleurs dans l’économie.

Périls et solutions

Le Panier bleu permet d’exprimer sa solidarité avec les entreprises d’ici en période de crise. Fort bien. Mais les nombreuses campagnes du genre, depuis l’Achat chez nous de Duplessis, ont toutes fini par s’étioler. Pour les entreprises, la meilleure façon de se tailler une place durable dans le portefeuille des Québécois est d’offrir des produits et des services de qualité à prix concurrentiel.

Bien sûr, développer ici des plateformes de distribution en ligne appuyées par une logistique efficace fait partie des solutions à long terme, notamment pour les produits de consommation.

Mais pour nombre d’entreprises parmi les plus productives, il demeure impératif de conserver un libre accès aux marchés mondiaux, car le marché canadien est bien trop petit pour assurer leur rentabilité.

Au cours des dernières décennies, les multinationales ont joué au maximum la carte des avantages comparatifs de chaque pays afin de maximiser leur efficacité et leur rentabilité. Ce faisant, elles ont éclaté leurs chaînes de production, qui s’avèrent maintenant vulnérables face à la montée du protectionnisme et aux ruptures d’approvisionnement provoquées par la pandémie. Ainsi, les entreprises américaines qui dépendent de la Chine s’y sentent maintenant coincées en raison de la rivalité qui s’envenime entre les deux pays.

Ces prochaines années, les entreprises réviseront la dispersion géographique de leurs activités pour réduire ces risques – et aussi abaisser leur empreinte carbone. Toutefois, il faudra que la production qui peut être rapatriée dans la zone de libre-échange nord-américaine recoure aux technologies de pointe, très automatisées, pour ne pas entraîner des prix beaucoup plus élevés pour les consommateurs.

Car au propre comme au figuré, il y aura un prix à payer. Des produits plus chers réduiront le niveau de vie de tous, mais toucheront plus durement les travailleurs à faible revenu. Le protectionnisme réduisant la richesse d’un pays, les revenus du gouvernement en souffriront, de même que sa capacité à financer le filet de protection sociale.

S’opposer au protectionnisme

Le Canada, activement appuyé par les gouvernements québécois de toutes tendances, a toujours défendu les règles du commerce mondial et les traités de libre-échange. Car lorsque prévaut la loi de la jungle, une puissance moyenne comme la nôtre ne tient jamais le gros bout du bâton.

Depuis le début de la crise de la COVID-19, 86 pays ont imposé des restrictions temporaires à l’exportation d’équipement médical ou de denrées alimentaires. D’autres mesures mesquines nuisent également au bien commun, tels que le gel de la contribution des États-Unis à l’Organisation mondiale de la santé et son opposition au rehaussement des ressources allouées au Fonds monétaire international pour aider les pays plus pauvres.

L’étroite collaboration internationale au sein du G20, qui a joué un rôle précieux durant la Grande Récession d’il y a 12 ans, manque maintenant à l’appel du Grand Confinement. Les pays s’agitent en ordre dispersé dans un monde du « G-Zéro », comme le déplore le politologue Ian Bremmer. Le traditionnel leadership américain est devenu contre-productif et la Communauté européenne n’arrive pas à s’entendre pour soutenir ses membres les plus faibles. L’influence de la Chine grandit, mais reste surtout régionale.

De fait, dans cette double crise sanitaire et économique, seules les communautés scientifiques et des banques centrales apparaissent capables de collaborer efficacement au-delà des frontières, guidées par une culture valorisant l’analyse rigoureuse des faits et plus à l’abri des tensions politiques.

Il faut se rappeler que la Grande Dépression des années 30 a commencé par un krach boursier, mais qu’elle est devenue un très long désastre mondial en raison de mauvaises décisions, une forte hausse des tarifs douaniers au premier chef. Nous n’en sommes pas là.

La mondialisation ne disparaîtra pas, mais il faut néanmoins craindre les réflexes protectionnistes.

Un des groupes de travail sur la crise mis sur pied par l’Institut C.D. Howe suggère d’ailleurs au gouvernement de renforcer ses relations internationales afin de contrer les gestes protectionnistes et la mentalité d’un jeu à somme nulle de certains partenaires commerciaux.

Un rapport du CIRANO signé par l’économiste Henri-Paul Rousseau propose notamment de constituer une réserve stratégique ou un « grenier » d’équipements critiques pour faire face aux pandémies et favoriser le développement d’une capacité de production locale de ces équipements.

Les propositions foisonnent. La mondialisation doit être remodelée pour trouver un meilleur équilibre entre efficacité et résilience, entre création de richesse et son partage, mais évitons de jeter le bébé avec l’eau du bain.

>Voyez la démonstration des avantages du commerce international par la Banque du Canada
> Lisez un texte de National Geographic sur les origines de la grippe espagnole (en anglais)
> Voyez les recommandations du Groupe de travail sur la continuité des activités et le commerce de l’Institut C.D. Howe (en anglais)
> Consultez le rapport du CIRANO signé par Henri-Paul Rousseau sur la gestion et la sortie de crise