C’est dommage qu’il faille être privé des choses pour les apprécier à leur juste valeur. C’est dommage, mais c’est ainsi.

Karina Durand Karina Durand
Québec

Vous le reconnaîtrez, il faut tomber malade pour comprendre qu’être en santé est un état à la fois confortable, fragile et chanceux. De la même manière, il faut souvent souffrir de l’absence d’une personne pour réaliser à quel point celle-ci était précieuse. Et irremplaçable. Enfin, il aura fallu être privés de nos libertés pendant un certain temps pour en saisir toute l’étendue, n’est-ce pas ?

C’est que le désir se nourrit du manque, voyez-vous. C’est dommage, mais c’est comme ça. Sans doute parce que prendre du recul nous permet de réfléchir et, ainsi, de penser plus clairement.

Comme tout le monde, j’ai eu du temps dans les dernières semaines pour m’ennuyer de ces petites choses qui meublent normalement ma routine quotidienne. Et il s’avère en fin de compte que ces choses qui me manquent sont en fait toutes simples ; ce sont des moments de partage avec ceux qui habituellement m’entourent.

Je me suis ennuyée notamment du small talk avec mes collègues de travail. Vous savez, ces petites conversations inutiles sur un peu tout et rien, qui se produisent entre deux réunions pendant les jours ouvrables.

Je me suis ennuyée de la petite bière d’après-midi que je partage parfois avec mon père le dimanche, en me berçant dans la vieille chaise berçante, dans le solarium de la maison familiale.

Je me suis ennuyée aussi des samedis soirs ordinaires qui consistent essentiellement à partager de la nourriture et des anecdotes plus ou moins insignifiantes avec mes amis proches.

Même si je peux vivre sans, dans le sens où en être privée ne met pas en péril mes fonctions vitales, être avec les miens me manque. Plus que je ne l’aurais imaginé.

Ce n’est pas que je ne le savais pas avant. C’est que je le réalise davantage maintenant que je dois m’en passer.

Partager est un besoin réel. Nous le ressentons tous, même les plus solitaires d’entre nous. Non seulement parce que c’est l’une des expériences les plus agréables qui soit, mais surtout parce que cela donne un sens à nos vies. L’être humain est une créature sociale, semble-t-il, et pour s’épanouir, les relations avec autrui lui sont essentielles.

De grands phénomènes découlent de ce principe, dont la vie en société, la famille, l’amour et l’amitié.

La famille crée des liens uniques entre les humains, des liens qui se fondent sur l’instinct et qui, par conséquent, sont très forts. Une mère aime son enfant d’un amour inconditionnel avant même de le mettre au monde. C’est un amour irrationnel, une pulsion viscérale. Il fallait bien que la mère aime son enfant dès sa naissance pour qu’elle en prenne soin, il en va de la survie de l’espèce humaine.

Quant à nos parents, nos frères et nos sœurs, ils forment notre premier cercle social, un noyau qui, en quelque sorte, nous est imposé. Ainsi, la famille est une union difficile à dissoudre, même quand les relations familiales sont malsaines. Et Dieu sait qu’il y a des gens en ce bas monde qui sont prisonniers de situations familiales nocives. C’est que les liens familiaux relèvent d’une obligation morale. Heureusement, nombreux sont les membres d’une famille qui malgré tout s’aiment tendrement et prennent soin les uns des autres.

L’amour amoureux est aussi un sentiment intense, surtout en début de relation, mais c’est un sentiment qui repose sur le désir instinctif de se reproduire. D’un point de vue biologique, c’est une mécanique émotionnelle nécessaire, bien que de courte durée. C’est pourquoi au fil des jours, la passion amoureuse finit par s’éteindre, atténuée par les effets de l’usure et des exigences du quotidien. Cependant, lorsque le couple s’est constitué une vie à deux confortable et équilibrée, il s’ensuit une forme de dépendance inévitable dont il est difficile de se soustraire. Par chance, bien des couples vivent tout de même heureux, une fois que la passion amoureuse fait place à ce qui lui succède.

En revanche, l’amitié, ce n’est jamais une obligation ni une dépendance ; c’est un choix.

Les amis sont des personnes que l’on sélectionne librement, à travers les circonstances de la vie. Ce sont en premier lieu des inconnus, des étrangers qui croisent notre route par hasard, et qui deviennent, au fil du temps et des rencontres, des visages réconfortants. Souvent, l’amitié naît tranquillement, mais crée des liens durables.

Chacun de nos amis joue un rôle différent, selon le morceau d’existence que l’on partage avec celui-ci.

D’abord, il y a ceux avec qui l’on a tout vécu. Ce sont nos plus vieux amis, ceux que l’on a rencontrés dans l’enfance. Ceux-là nous connaissent dans nos moindres faux plis et nous pardonnent à peu près tous les écarts de conduite.

Ensuite, il y a ceux qui nous écoutent avec ouverture et non-jugement, ceux qui nous acceptent et nous comprennent tels que nous sommes vraiment. C’est à eux que l’on a envie de montrer nos plaies, quand on ressort écorchés d’une épreuve douloureuse.

Il y a également ceux qui nous entraînent constamment dans de nouvelles aventures. On apprend avec eux à vaincre nos peurs, à repousser nos limites et à explorer le monde différemment.

Il y a aussi les esprits libres, ceux qui nous font découvrir de nouvelles façons de voir les choses, ceux qui ont parfois des idées originales et qui, de fil en aiguille, font évoluer nos jugements et notre perception du monde.

Puis il y a les grands cœurs, ceux qui font preuve d’une générosité exceptionnelle et qui sont toujours accueillants, attentionnés et prêts à rendre service. Ceux-là, on remercie le ciel de les avoir mis sur notre chemin.

Et il y a ceux qui sont si intelligents et drôles qu’avec eux, les pires absurdités de la condition humaine deviennent des occasions en or de se moquer de la vie. Et de rire beaucoup.

Finalement, il y a ceux qui sont un peu tout ceci à la fois, et même plus encore. Ceux-là sont de grands amis que l’on aime sincèrement, et avec qui l’idée de partager nos joies et nos peines jusqu’à la fin apparaît comme un baume apaisant sur la fatalité de l’existence.

Ce n’est pas que je ne le savais pas avant. C’est que je le réalise davantage maintenant que je suis forcée de vivre sans.

L’amitié est un phénomène merveilleux, à la fois étrange et doux. Un petit miracle qui naît d’un élan de partage entre deux étrangers qui, de prime abord, ne se doivent rien. Et c’est précisément là, je trouve, que réside toute la beauté de la chose.