Notre collaborateur Marc Séguin vous propose une réflexion sur d’autres aspects du quotidien.

Marc Séguin Marc Séguin
Peintre, romancier et cinéaste

La municipalité du canton demande qu’on vidange les fosses septiques au moins tous les deux ans.

Une fosse septique est un système sanitaire qui amasse et filtre un peu les eaux usées d’une installation humaine qui n’est pas reliée à des égouts. Pour la suite, âmes sensibles et romantiques s’abstenir.

Chaque année, le camion recule sur le terrain, et vient vidanger la fosse. Savons, graisses, excréments, papier de toilette. Une boue grise.

Dans l’ancien temps — le gars du truck me confirme à mots feutrés que c’est encore une pratique —, on y mettait aussi une poule morte de temps en temps. Dans notre belle époque moderne, évoluée et merveilleuse, on peut y incorporer des bactéries, vendues par l’industrie, pour faciliter le traitement des eaux corrompues.

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Des vraies de vraies bactéries, qui fonctionnent en anaérobie. Non, elles ne font pas de cardio ou de yoga. C’est le contraire de l’aérobie : ça veut dire qu’elles peuvent vivre sans air. On s’imagine la scène.

C’est un liquide ou une poudre qu’on incorpore à partir d’une toilette, une ou deux fois par année, ou quand on voit des signes inquiétants du mauvais fonctionnement du système septique ; débordements sur le terrain, renvois qui fonctionnent au ralenti, odeurs…

Ces bactéries ont comme tâche de manger et digérer les eaux grises et leurs solides pour qu’il ne reste — à la fin — que de l’eau. Genre : on repart à neuf. C’est miraculeux. Elles s’en donnent à cœur joie, heureuses d’avoir autant d’avenir.

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Encore fait l’erreur de regarder et lire les actualités cette semaine, et d’écouter trop de gens. On vit un truc pas le fun. Tout va bien tant que ça reste à l’état des faits : on nous donne des consignes strictes, qu’on a répété plusieurs fois, il me semble. On est aux prises avec un vrai problème. Le système de santé et les autorités font leur travail. Et pourtant.

Nulle part est-il prescrit de se faire des « accroires ».

Ça grince et ça fait sourire de lire et d’entendre toutes ces prophéties : plus rien ne sera jamais pareil, c’est le temps de changer. C’est une alarme de la planète, faut réagir. Le temps d’avant et celui d’après. Sérieux ? Le problème, c’est qu’il faut endiguer un virus, et on s’y affaire. Ce n’est pas la première fois, et ce ne sera pas la dernière.

On saurait enfin prendre les mesures pour améliorer l’avenir ? Le système de consommation et de croissance éternelle doit changer, entend-on. C’est évident, ça aussi on le dit et répète. On voulait un signe — comme d’autres ont souhaité les anges — et c’en serait un. Peut-on souhaiter un peu d’humilité dans ce vaccin à venir ?

Un signe évident ? Mais l’évidence n’a jamais été un gage ; c’est un droit de créance sur l’avenir. Que l’on oublie beaucoup. Tel un lendemain de veille. Avec des promesses vaines. Qui a bu boira.

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On revient à la fosse septique. Ce n’est pas tant une fable ou une métaphore. L’histoire des bactéries qui suit est vraie.

Libre à vous d’y voir quelque chose : les bactéries sont heureuses de l’immensité de leur buffet. Tellement qu’elles se mettent à croire que tout ira bien jusqu’à sans fin.

Elles y croient. Et elles s’ajustent aussi, moins de merde, moins de reproduction. Et vice-versa. Puis un jour, quand elles ont terminé de digérer tout ce qu’il y avait à manger, elles commencent à se dévorer entre elles. Jusqu’à la dernière. Toutes les fois. Un beau matin, elle n’a plus rien pour survivre, et donc s’éteint. C’est leur nature. Dont on fait aussi partie. Avec une fin. Parfois avec un peu de conscience, mais c’est plutôt rare.

Shit happens, comme on dit. Science du vivant.

J’ai remis les couvercles sur la fosse. Y a encore de la place.