Les Québécois adhèrent massivement aux mesures de distanciation physique émises par les autorités de santé publique. Malgré les petites et grandes difficultés vécues par les uns et les autres, plusieurs font même preuve d’un sens de la responsabilité touchant et exemplaire. L’adhésion généralisée aux consignes d’isolement et de distanciation est cruciale. Notre crise épidémiologique est une crise collective qui n’épargne personne. 

Jocelyn Maclure  Jocelyn Maclure 
Professeur de philosophie à l’Université Laval

S’il est tout à fait vrai que la crise frappe les personnes de façon très inégale – les personnes déjà en situation de vulnérabilité ou de précarité sont de façon générale plus lourdement touchées par la crise –, tous peuvent subir les conséquences négatives d’une infection ou de l’interruption abrupte de la vie économique et sociale. La pandémie révèle ce que l’on aurait déjà dû tous savoir : notre sort individuel est inextricablement lié à celui des autres, non seulement au sein de notre société, mais aussi à l’échelle mondiale. S’il est vrai que la crise sanitaire et économique rappelle l’importance cruciale des pouvoirs étatiques, elle n’en appelle pas moins à une forme de cosmopolitisme faisant la promotion d’une solidarité transnationale.

Cela étant dit, des personnes font la sourde oreille aux exhortations du triumvirat Legault-McCann-Arruda. Elles refusent de se plier aux mesures de distanciation physique prescrites par les autorités de santé publique, ce qui entraîne en retour un durcissement desdites mesures et un renforcement du pouvoir des autorités. La dénonciation est même recommandée par les décideurs et pratiquée par des citoyens. Est-ce éthiquement acceptable ?

Cherchons d’abord à comprendre ce qui peut pousser certains d’entre nous à refuser de se conformer aux règles de santé publique. Je propose de distinguer trois cas types de récalcitrants : l’insouciant, le resquilleur et le sceptique. J’exclus de l’analyse les personnes qui vivent avec des problèmes sociaux comme la toxicomanie ou l’itinérance.

L’insouciant

L’insouciant est celui qui n’a pas encore saisi la gravité de la situation et que le succès des mesures de santé publique dépend de la coopération de tous. Il ne réalise pas jusqu’à quel point sa conduite individuelle met en danger la vie des plus vulnérables parmi nous, et en particulier celle des personnes âgées. Son insouciance est individualiste – il se dit qu’il a personnellement peu à craindre –, mais il n’est pas impossible qu’on arrive à le sensibiliser en discutant avec lui. Il faut, du moins, tenter de le faire. L’insouciant a le défaut de ne pas avoir fait ce qu’il faut pour être suffisamment informé et conscientisé.

Le resquilleur

Le resquilleur est un cas type plus troublant et frustrant. Le resquilleur est un free rider, c’est-à-dire une personne qui cherche à profiter des efforts et sacrifices des autres sans lui-même mettre l’épaule à la roue et assumer une part du fardeau collectif. En l’occurrence, il souhaite profiter du respect par les autres des consignes d’isolement sans lui-même s’imposer la même discipline. Il souhaite que les comportements de ses concitoyens permettent un aplanissement de la courbe et une reprise de la vie économique sans faire sa part. Ce sont ceux qui décident de se regrouper pour socialiser ou d’ouvrir leur commerce qui n’offre pas des services essentiels malgré les règles en vigueur. Ils veulent le beurre et l’argent du beurre. Il s’agit d’une attitude égoïste assumée.

Il faut aussi tenter le dialogue avec ces personnes, mais il est possible que seule la perspective d’une sanction fonctionne. Une société est un système de coopération sociale qui doit tendre vers l’équité, ce qui exige minimalement que chacun fasse sa juste part. En contexte de pandémie, cela est une question de vie ou de mort.

Le sceptique

Enfin, le sceptique est celui qui se croit plus clairvoyant que la communauté scientifique et les décideurs publics. Il a trouvé des textes sur la Suède ou la Corée du Sud sur la toile et il voit les failles de l’approche préconisée par les autorités publiques. Cette attitude n’est guère troublante – et peut même contribuer positivement à la délibération publique – si elle ne le mène pas à ignorer les consignes et, ce faisant, à contribuer à la propagation du virus et au maintien des mesures de gel de l’activité économique.

Si le sceptique demeure dans la sphère du discours, il faut simplement tenter de le réfuter. Si ses croyances se traduisent en des actes de désobéissance, il peut être contraint à respecter les règles.

Il faut dire que le sceptique peut être un resquilleur qui s’ignore : son scepticisme vient d’un biais de confirmation. Son désir plus ou moins avoué de ne pas voir ses libertés réduites le pousse à adhérer aux points de vue contradictoires ou aux thèses minoritaires.

La dénonciation de certains de nos concitoyens est un moyen de dernier recours. On doit toujours donner une chance à la discussion bienveillante. Dans des cas extrêmes – pensons à des rassemblements et un va-et-vient constants dans un immeuble où vivent des personnes âgées –, la dénonciation peut être un moyen ultime acceptable si le dialogue et les avertissements ne portent pas fruit. Il faut toutefois garder en tête que l’on peut facilement se tromper sur les motifs et la portée des actes d’autrui et que la pratique généralisée de la dénonciation ne peut que mener à une érosion de la confiance et de la solidarité entre les citoyens.