On le sait, la pandémie du coronavirus qui touche aujourd’hui le monde entier aura des impacts bien au-delà des dizaines de milliers de morts et de la crise économique.

Alexandra Szacka Alexandra Szacka
Journaliste, ex-correspondante de Radio-Canada à Moscou et à Paris

L’environnement, les relations internationales, le rôle de l’État, la protection de la vie privée, l’organisation du travail, rien ne sera comme avant à la sortie de cette crise.

Les optimistes évoquent les grandes épidémies du passé, la peste, le choléra, la grippe espagnole qui ont ouvert la voie au progrès, comme la construction d’infrastructures sanitaires ou la mise sur pied de systèmes de santé universels.

La pandémie actuelle, espèrent-ils, sera une occasion de concevoir un monde meilleur, un monde plus juste.

Peut-être, mais pour l’instant, on assiste plutôt à une évolution inquiétante de certaines règles et principes de base qu’on pensait acquis.

Cela se fait derrière des portes closes des facultés universitaires, des ministères, sans concertation et sans transparence. Pourtant, ces changements nous concernent tous au plus haut point.

Il s’agit des codes d’éthique, des lignes directrices qui devront guider les médecins au moment des choix déchirants. Quand les respirateurs ou les médicaments viendront à manquer, quelles vies devront-ils privilégier, lesquelles devront-ils sacrifier ?

Le droit à la vie est un droit fondamental, enchâssé dans la Déclaration universelle des droits de l’homme de l’ONU, dans les Constitutions et les chartes dans la majorité des pays, dont le Canada. Et l’égalité des chances ? Tous les hommes naissent égaux en droit, n’est-ce pas là un autre de nos principes fondamentaux ?

Or, depuis que la pandémie s’est accélérée et qu’on s’est rendu compte que les ressources médicales existantes ne seront peut-être pas suffisantes pour sauver tous ceux qui pourraient l’être, l’idée que tous les malades ne sont pas égaux et n’ont pas les mêmes droits fait son chemin.

Depuis quelques semaines, on nous assène que dorénavant, les médecins devront choisir qui va vivre et qui va mourir non pas en fonction du patient lui-même et de sa volonté ou capacité de survie, mais en fonction d’un nébuleux bien collectif.

La société dans son ensemble serait gagnante si on sauve les plus jeunes, les plus en santé.

On tient pour acquis que la rareté des ressources est inévitable. Ne serions-nous pas en mesure de produire suffisamment de respirateurs et de médicaments pour tous ceux qui en ont besoin pendant cette épidémie, si on y allouait les budgets nécessaires ?

Par négligence ou par économie, la plupart des pays développés ont choisi de ne pas le faire, de regarder ailleurs quand des scientifiques avertissaient qu’une pandémie était plus que probable.

Sacrifier des vies

Les écarts importants entre les taux de mortalité dans différents pays sont directement proportionnels aux différences des budgets de la santé.

Aujourd’hui, on nous prépare à renoncer à nos principes fondamentaux au nom d’une rareté de ressources sciemment créée. À sacrifier des vies humaines, à entrouvrir la porte à l’eugénisme. Les gens de 80 à 85 ans et plus, qui souffrent d’une maladie, ne mériteraient plus d’être sauvés.

Le lieutenant-gouverneur du Texas, Dan Patrick, 70 ans, a même voulu servir d’exemple en annonçant publiquement qu’il était prêt à mourir afin de sauver l’économie de son pays.

Les récits terrifiants des médecins italiens, forcés, dans l’urgence, à débrancher certains patients pour donner les respirateurs à d’autres, plus jeunes, moins malades, condamnant les premiers à une mort certaine, ont semé la consternation.

Les autorités dans de nombreux pays se sont lancés à la hâte dans la rédaction de codes d’éthique.

Plusieurs provinces canadiennes l’ont fait dans les derniers jours, d’autres, comme le Québec, sont en train de le faire.

« En période de pénurie, les principes de prise de décision passent du bénéfice individuel au bénéfice de la société », écrit dans un document de travail la Saskatchewan Health Authority.

En Ontario, les nouvelles lignes directrices adoptées la semaine dernière prévoient qu’en cas d’aggravation de la situation, seul un tiers des gens qui nécessitent un respirateur pourront être sauvés. Il faudra choisir.

Quelles seront les conclusions du comité québécois chargé de rédiger ce qu’on a appelé « le protocole national de triage » ? Et pourquoi un tel document se concocte-t-il sans consultation de la population, alors que demain, c’est votre père, votre mère ou encore vous-même qui serez condamnés à la mort prématurée, pas parce que le traitement n’existe pas. Parce que votre âge, votre haute pression ou votre diabète vous disqualifient.

Il y a quelques jours, la Conférence américaine des évêques catholiques a adressé cette missive aux autorités de santé américaines : « En temps de crise, nous ne devons pas discriminer les personnes uniquement en raison de leur handicap ou de leur âge en leur refusant des soins médicaux. »

En France, deux associations de patients âgés viennent d’engager une action devant le Conseil d’État pour protester contre le refus de soins en raison de l’âge.

Alors que l’espérance de vie au Canada et dans d’autres pays développés n’a cessé de croître, que de nouveaux traitements sont sans cesse mis au point pour nous permettre de vivre plus longtemps, cette notion de triage constitue une brèche dans notre contrat social que nous devrions surveiller de très près.