Je vais vous dire un truc. Je suis un expert en distanciation sociale et depuis bien avant la crise actuelle de la COVID-19. Anxieux, introverti, travailleur autonome et hostile au small talk, mon entière vie s’articule autour de la distanciation sociale.

Murphy Cooper
Artiste contextuel

Depuis que j’ai l’âge d’être autonome, ma bulle personnelle, immense comme le Centre Bell, m’amène à faire des choix en fonction de celle-ci. Où que je me trouve, j’ai un besoin viscéral d’être en contrôle de mon environnement et d’être paré à toute éventualité. Traumatismes d’enfance, j’imagine. Les foules m’occasionnaient des attaques de panique.

Cela dit, je suis parfaitement conscient que pas tout le monde n’a pas les mêmes besoins et angoisses que moi, alors je m’adapte. C’est à moi de le faire et pas aux autres. Le monde ne tourne pas autour de ma petite personne. Ce qui fait en sorte qu’aujourd’hui je suis hyper soucieux de mon espace, mais également de celui d’autrui. Autant je cherche à maintenir une distance pour ne pas me sentir envahi, autant j’entretiens la crainte incessante d’être moi-même une nuisance pour quelqu’un d’autre.

J’anticipe stratégiquement chacun de mes déplacements. Je prévois les possibles irritants, imprévus et inconvénients. Je sors de l’appartement avec la monnaie exacte dans la poche de mon pantalon pour régler mon latté expéditivement, question d’efficacité et pour empêcher que se fassent chier trop longtemps le barista et les clients dans la file derrière moi.

Lorsque je travaille depuis un café, je me lève très tôt au lever du soleil pour m’y rendre avant l’achalandage et m’installer à une table tout au fond à l’abri des regards indiscrets, celle que je préfère pour écrire. J’observe la métropole au sortir de son lit s’animer sous mes yeux, les gens se piler sur les pieds pendant une grosse heure tout au plus. Les chefs d’entreprise fringants qui franchissent la porte avec assurance et qui ne savent plus où se placer au moment de commander, coincés, le corps légèrement crispé, perdent d’un coup leur fière allure et appartiennent momentanément au monde ordinaire, à la « plèbe » de laquelle ils cherchent pourtant à se distinguer. Ça m’amuse.

Comme j’ai constamment l’esprit dans l’actualité et les réseaux sociaux, il me faut être plus wise que tout le monde si je veux pouvoir m’immerger dans mon téléphone tout en ne nuisant pas à la circulation. J’excelle là-dedans. Je ne cesserai jamais d’être fasciné par les piétons qui s’obstinent à circuler au beau milieu du trottoir plutôt que de rester à droite comme on le fait en voiture.

L’hiver, j’accepte de me sacrifier : je suis celui qui se mouille les pieds dans la sloche, monte sur le banc de neige et risque sa vie sur une flaque de glace pour que tu puisses poursuivre ta route en toute quiétude sur le rare bout d’asphalte que nous aurions pu partager, mais que tu voulais garder pour toi tout seul.

En groupe, je rappelle à l’ordre mes amis : impensable pour moi de participer à ce qui m’exaspère quand je me déplace en solo. Tassons-nous, formons une ligne et laissons les gens passer.

Je ne m’impatiente jamais contre les personnes lentes et les trottoirs bondés : je marche très vite et zigzague entre les gens jusqu’à ce que j’aie gagné une certaine autonomie.

À l’épicerie, si au moins trois personnes occupent déjà une allée, j’attends qu’elle se libère. Je reviens sur mes pas, j’occupe mes pensées autrement. Je patiente. Je pratique le chacun-son-tour plutôt que d’encombrer encore plus. Si quelqu’un obstrue le passage avec son gros panier placé à la diago, je fais le tour. Si les files sont interminables, il est possible que je parte et revienne le lendemain. Sans broncher. C’est mon problème si j’ai décidé de faire les courses à l’heure de pointe. Tant pis pour moi.

Quand j’ai lu pour la première fois sur le concept de distanciation sociale, peu avant que l’OMS décrète l’état de pandémie, je me suis tout de suite reconnu dans sa définition. Je me disais que je n’aurais pas une bien grande difficulté à m’y soumettre puisque je la pratiquais déjà. J’avais bon espoir en les gens aussi.

Mais depuis que la distanciation est au cœur de notre nouveau contrat social, ironiquement j’ai l’impression de ne plus être en mesure de l’exercer. Jamais mon espace personnel n’a été aussi peu respecté qu’en ce moment. Ah mais, bien sûr que les gens restent chez eux et que nos efforts collectifs paient sans doute.

Mais mon Dieu qu’aller faire son épicerie n’a jamais été aussi anxiogène. Déjà, à l’entrée, on nous saute dessus avec une bouteille de Purell, la distance recommandée ne peut donc être honorée. Ensuite, dépendant de la succursale, les commis sont éparpillés par dizaines dans les allées, restreignant l’espace considérablement. Ceux chargés de faire respecter les distances dans les files d’attente te parlent à deux pouces du visage.

Les clients te respirent sur la nuque en s’étirant le bras pour attraper une canne de pois chiches à quelques centimètres de toi, incapables d’attendre leur tour. D’ailleurs, personne n’a la sagesse d’attendre vraiment, on se rue vers toi pour former des mottons d’humains un peu partout. C’est spécifiquement cet avocat qu’ils veulent et c’est celui-là qu’ils auront maintenant. Pas dans 45 secondes : maintenant ! Tout le monde est pressé comme si vraiment une vie sociale bien remplie nous attendait à la sortie du commerce. Et perso, je me retrouve régulièrement en proie à une clôture humaine, coincé entre quatre ou cinq individus qui paradoxalement s’arrêtent un instant pour réfléchir à leur prochaine stratégie… de distanciation sociale !

Je suis nostalgique de la distanciation sociale, la vraie, celle que je pratique depuis toujours. J’ai hâte aussi de ne plus avoir à me méfier des gens. Ne plus devoir me repasser en tête la fois où ce monsieur m’a postillonné sa liste d’épicerie en plein front en souhaitant que je ne me découvre pas des symptômes 14 jours après. Pour ça, faudrait qu’on s’aide un peu. On en a encore pour des semaines.