Notre collaborateur Marc Séguin vous propose une réflexion sur d’autres aspects du quotidien.

Marc Séguin Marc Séguin
Peintre, romancier et cinéaste

Une autoroute presque déserte. Quelques poids lourds ici et là. Direction sud, vers la frontière. Lundi. J’étais la seule voiture « civile » pendant des dizaines de kilomètres.

Je venais de quitter Montréal. Là où ça ressemblait davantage à un dimanche matin. Davantage de circulation que ce que j’avais imaginé. Je regarde le nom des entreprises sur les camions ; je tente de deviner ce qu’ils transportent. Pour qui.

Au coin de la 15, à un jet de pierre de la douane, l’essence est à 69 cennes le litre. Une filée de voitures au service à l’auto du Tim Hortons. Le pouvoir des beignes.

Il y a quelques semaines, au commencement, la totalité des actualités traitaient du même sujet. Petit à petit – depuis quelques jours – quelques textes et reportages sans lien avec le virus ont commencé à s’immiscer dans les médias. Un peu de culture, des témoignages, soudainement quelques flèches au monsieur de la santé publique, des reportages « pipoles », on parle aussi de la suite du monde…

L’offre s’est diversifiée. On a recommencé à chialer un peu. Et ça, c’est un signe que ça va mieux.

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« J’ai donné du foin aux chevaux hier. Leur ai demandé comment ça allait », raconte Marc Séguin.

Le niveau d’angoisse a changé ses codes. On a aussi compris, il me semble – et je le dis sans malaise –, que la prise de conscience sociale est un peu beaucoup liée à l’idée qu’on se fait des aînés. On vient de comprendre que c’est pour eux qu’on s’est arrêtés.

La cabane à sucre est fermée. Tout est décroché et lavé. J’ai donné du foin aux chevaux hier. Leur ai demandé comment ça allait. « Tout roule, ils ont dit, toi ? »

Ça va. J’arrive de chez Globule. Suis allé donner du sang aujourd’hui. La réceptionniste, en se lavant les mains une millième fois dans sa journée, venait de crier que c’était mon 15don. Dans des circonstances normales, j’aurais fait semblant d’être aussi heureux qu’elle, mais je ne compte pas, suis certain qu’elle en mettait un peu. Et surtout, c’est que le monsieur qui venait de passer avant moi en était à son 150e, lui.

Pendant que le sang coulait, et qu’il pleuvait dehors, je regardais une télé au mur, ça ne me tentait pas de jaser. Une game de baseball. L’infirmière qui me surveillait a demandé si le sport était revenu. Non, c’est une reprise d’un match de la série mondiale entre Toronto et Atlanta, en 1992. Il est temps que la vie reprenne, ou du moins fasse semblant.

Je voudrais par ailleurs présenter des excuses à la personne qui recevra mon sang d’hier ; j’étais profondément ennuyé par la reprise de sport.

Autrement, touttte va ben aller ; alimentation colorée, un peu d’exercice physique, pis je bois juste assez pour rester lucide.

Les chevaux m’ont écouté leur raconter ma journée en ville, paisibles et patients, en mangeant leur foin. Leur ai aussi dit qu’on voyait une belle solidarité. Partout. D’ailleurs, les policiers qui ont fait sonner leurs sirènes autour du CHUM pour saluer les travailleurs de la santé m’ont beaucoup ému. Mais il me manquait une chopine de sang. Je vous rappelle que je parle à voix haute aux chevaux, à qui je finis par dire, un peu amoché par deux verres de vin (l’effet euphorique de l’alcool est plus rapide après un don de sang) : « On dirait que les gens veulent changer. » J’ai dit ça avec un doute.

Y a une des juments qui a relevé la tête de son foin et a dit : « Demande-moi d’aller au fond du paddock. » J’ai dit : « Pourquoi ? »

– Laisse faire, envoye.

Lui ai dit, en pointant le fond du champ : « Va-t-en là-bas, ma belle cheval. » Et c’est ce qu’elle a fait, à la marche. Brave bête, me suis dit. D’habitude sont plus têtues. Elle est restée là, seule, quelques minutes à me regarder, l’ai trouvée touchante. Puis elle est revenue au galop à la balle de foin. Chassez le naturel…

Ne pas trop se tourner le sang. La nature va reprendre ses droits bien assez tôt.

Vais aussi tenter de me rendre à 150 dons. On en aura toujours besoin.