Lors d’un récent point de presse du gouvernement fédéral, un journaliste a demandé : « Combien de temps nous allons sacrifier l’économie pour sauver des vies ? »

Jade Bourdages et David Morin
Respectivement professeure à l’École de travail social de l’UQAM et professeur à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke

Brutale, cette question ne saurait surprendre. Elle s’inscrit dans un discours que l’on entend à Washington, Londres ou Brasilia, où l’on estime que les conséquences économiques de mesures sanitaires draconiennes risquant d’être pires que celles de la pandémie elle-même, il serait préférable de ne pas trop en faire et d’assumer le sacrifice de certains. Alors que le gouvernement Legault privilégie une autre approche en mettant le Québec sur « pause », ce discours se fait plus audible ici aussi depuis quelques jours.

Selon ces gens, qui ont en commun d’appartenir à la droite conservatrice ultralibérale, on devrait donc consentir à sacrifier certains de nos concitoyens — c’est toujours plus simple quand ce sont les autres — sur l’autel de l’économie et pour le bien supposé de la majorité. Un raisonnement qui s’applique évidemment aussi aux autres pays, du Sud notamment, dans lesquels la pandémie risque de faire des ravages.

Les logiques sacrificielles sont enclenchées et exposées, sans pudeur, dans l’espace public. Outre son caractère idéologique, ce discours s’efforce de préparer le terrain à une forme d’acceptabilité sociale tout en cherchant à rationaliser a posteriori de mauvaises décisions. 

Le problème est que cette logique ne tient la route ni sur le plan économique ni sur le plan moral.

Bien sûr, les mesures draconiennes font mal à beaucoup de gens et vont coûter cher à la société. Mais à moins qu’on s’attende à ce que la main invisible du marché soit pure au point d’être immunisée contre le virus, rien ne montre que l’économie ne plongera pas de toute façon si on n’en fait pas assez. Avec de 50 à 70 % de la population infectée (donc, des travailleurs) sur une longue période, ça serait sans doute le cas. Nous respirons tous le même air et partageons le même avenir.

On peut donc se demander s’il n’est pas plus rentable à terme d’arrêter temporairement certains secteurs d’activités non essentiels, de maintenir ceux plus critiques et de redémarrer, après plusieurs semaines, avec des mesures adaptées. En particulier si l’on est capable d’atténuer les impacts négatifs de ce ralentissement par des aides et des investissements ciblés.

Proclamer aujourd’hui qu’il est préférable de ne pas imposer de mesures draconiennes et laisser le virus se propager afin de ne pas ralentir l’économie relève de la pensée magique et ne repose sur aucune rationalité économique démontrable.

Sur le plan éthique et moral, cette logique sacrificielle semble encore plus problématique. Sacrifier des vies pour « sauver » l’économie ? Mais les vies de qui, et selon quels critères ? Une personne âgée ou une personne vulnérable au prétexte qu’elle aurait une espérance de vie plus limitée ? Une personne dite non productive ou un pauvre ? Et après ça ? Un prisonnier ? Un snowbird ? Un immigrant ? Enfin, à combien de personnes chiffre-t-on le seuil acceptable de morts pour peut-être sauver l’économie ? 1000, 10 000, 100 000 ?

Certains médecins commencent à parler ouvertement du tri des vies, des choix déchirants qui devront être faits dans les prochaines semaines et de la nécessité pour eux d’obtenir des consignes claires pour respecter sur le terrain une certaine « éthique ». Entre deux patients, le critère principal serait celui des chances de survie comme en médecine de guerre. Le dilemme n’est pas théorique, mais s’applique en ce moment même en Italie, en Espagne et bientôt aux États-Unis. Mais, on ne fait que déplacer le problème. Qui choisir entre deux patients aux chances de survie équivalentes ?

L’échec d’un modèle ultralibéral

L’ironie dans tout cela est que la logique défendue par ceux qui réclament ces sacrifices est en partie responsable de la crise actuelle. Si cette dernière a évidemment de multiples causes, l’échec de plusieurs gouvernements à protéger leurs citoyens s’explique entre autres par l’imposition, ces dernières décennies, d’un modèle économique ultralibéral.

Celui-ci valorise une rentabilité à tout crin, prône l’individualisme, défend des principes qui nous rendent vulnérables (surconsommation, surexploitation des ressources naturelles, spéculation financière, mondialisation, délocalisation, allongement des chaînes de production, etc.) et érode les fondements de l’État dit « providence », en commençant par le système de santé. Les États ont aujourd’hui une chance historique de se rattraper. Mais leur survie dépend paradoxalement de ce que nous faisons toutes et tous, individuellement et collectivement. 

Jamais, sans doute, notre pouvoir d’agir et de peser sur le sort des choses n’a été aussi réel et puissant.

À l’heure de la distanciation sociale, cette survie nous rend également dépendants les uns des autres et nous impose un devoir d’humanité et de solidarité.

Cela ne peut se faire en laissant volontairement mourir certains des nôtres pour une prophétie économique. Ce n’est d’ailleurs pas les sacrifiés que nous « sauvons », mais nous-mêmes. Le Québec s’est construit sur une certaine vision de la justice sociale. Y renoncer aujourd’hui serait une aberration économique et une faute morale.