Face aux conséquences économiques de la crise du coronavirus, les gouvernements fédéraux et provinciaux ont été interpellés par plusieurs afin qu’ils agissent pour aider les personnes affectées par le ralentissement de l’activité économique.

Vincent Geloso Vincent Geloso
Collaboration spéciale

S’il existe des mesures d’aide qui sont assurément justifiables étant donné les conséquences économiques du coronavirus, il faut reconnaître qu’il y aura très probablement des déficits budgétaires — même dans les provinces les plus fiscalement disciplinées. Même si ces déficits à venir sont justifiables, ils nous donnent la chance de prendre une leçon d’histoire économique nous forçant à repenser notre rapport face à la dette publique.

Avant les années 70, les surplus budgétaires n’étaient pas une exception. Les surplus étaient utilisés pour amortir les dettes encourues lors de chocs macroéconomiques (guerres, récessions, catastrophes naturelles et pandémies comme celle qui nous afflige présentement) qui avaient forcé les gouvernements à réaliser des déficits.

Ces déficits étaient excusables dans la mesure où ils étaient générés par des facteurs extrêmes hors du contrôle des gouvernements. Étant perçus comme le résultat d’un choc temporaire, il était clair que la politique optimale était de ne pas changer la politique fiscale et d’emprunter pour un moment. Après tout, la dette encourue allait être remboursée une fois le choc dissipé. C’est pour cela, pour prendre l’exemple du Canada, qu’on n’observe aucune tendance de long terme de la dette publique nette relativement au PIB entre 1867 et 1970.

Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Depuis 1970, les surplus budgétaires font figure d’exception dans tous les pays industrialisés. Il est difficile d’expliquer ce qui a enclenché cette transition. Certains économistes et historiens économiques soulignent le rôle des idéologies, alors que d’autres soulignent le rôle de la politique monétaire qui empêchait des déficits récurrents. Cependant, la plupart s’entendent quant au mécanisme qui se met en action une fois le processus déclenché : celui de l’illusion fiscale.

Développé par les économistes James Buchanan (lauréat du prix Nobel d’économie de 1986) et Richard Wagner, ce concept souligne qu’il existe une asymétrie des rendements politiques à l’égard de la politique budgétaire.

Lorsqu’un politicien déclare un déficit, il peut dépenser davantage pour plaire à des parties clés de l’électorat.

Il collecte ainsi des bénéfices politiques. Les coûts sont reportés vers l’avenir. Cependant, le politicien qui cherche à produire un surplus doit sabrer les dépenses ou augmenter les impôts. Les bénéfices d’un tel effort seront, en bonne partie, ressentis dans le futur. Les coûts, particulièrement pour le politicien, seront ressentis immédiatement. Cette asymétrie des rendements rend les déficits plus politiquement attrayants. Une fois enclenché, ce mécanisme a généré l’accumulation des déficits.

Comment être « antifragile »

En raison de ce mécanisme, les économies avancées ont perdu la plus grande vertu de la discipline fiscale observée avant les années 70 : lorsqu’une crise survenait, il y avait une marge de manœuvre pour endurer une augmentation temporaire de l’endettement public. Cette marge de manœuvre était importante pour deux raisons.

Tout d’abord, elle permettait de « lisser » la taxation dans le temps. Cela impliquait une certaine prédictibilité du fardeau fiscal puisque les taux de taxation demeuraient stables. Ainsi, les coûts macroéconomiques liés aux chocs temporaires (comme la pandémie actuelle) étaient minimisés. Ensuite, il faut comprendre que les coûts économiques de la dette publique ne sont pas constants.

À de faibles niveaux d’endettement public, l’augmentation de la dette des gouvernements n’a pas le même effet sur la croissance économique qu’à des niveaux d’endettement plus élevés.

Face à des chocs comme la pandémie actuelle, cette marge de manœuvre permet aux économies de s’ajuster rapidement. En sus, cette marge de manœuvre nous rend « antifragile » — c’est-à-dire que chaque choc renforce notre capacité à gérer des chocs futurs. 

Cependant, en épuisant la marge de manœuvre disponible, les différents politiciens qui ont récolté les bénéfices politiques des déficits ont augmenté le coût économique de répondre à des chocs imprévus. En somme, ces politiciens nous ont fragilisés. Face au coronavirus, l’imprudence du passé sera coûteuse étant donné les niveaux d’endettement actuel. Dans l’avenir, nous devrions être moins accommodants avec les déficits gouvernementaux. Sans cela, nous serons collectivement plus vulnérables.

Note : Tous les articles que je cite explicitement ou implicitement dans ce court article sont disponibles en lien sur mon site web personnel au www.vincentgeloso.com