Les médecins sont souvent appelés à commenter l’aspect purement médical, technique et scientifique d’une menace. Une foule d’articles sont publiés quotidiennement dans le monde pour appuyer, réfuter, analyser, dénoncer l’information infinie contenue dans les journaux médicaux.

Karl Weiss Karl Weiss
Chef du service de maladies infectieuses, Hôpital général juif à Montréal*

La médecine est toutefois un art qui utilise des sciences, et non pas une simple équation mathématique avec en fin de compte une solution unique et inaliénable. En d’autres mots, ce que nous allons savoir du virus à la fin de la pandémie risque d’être fort différent de ce que l’on pensait savoir au début : c’est un exercice d’humilité. Il faut donc regarder au-delà du virus.

Les leçons à tirer

Une chose est certaine, cette pandémie sera domptée, inéluctablement, ce n’est qu’une question de temps. C’est d’ailleurs le sens même de l’histoire humaine. Nous sommes la résultante de ces victoires qui ont ponctué et façonné notre périple d’espèce au travers les âges. Il y aura donc un avant et un après. Et il y aura des leçons à en tirer.

En tout premier lieu, nous sommes confrontés à un traumatisme qui heurte la vision de notre modernité.

L’une de ces maladies infectieuses que l’on traite encore trop souvent comme des reliques historiques vient de mettre notre planète en veille en à peine trois mois. Rien d’autre, sinon un cataclysme d’une ampleur jurassique, ne pourrait faire la même chose. À l’avenir, les gouvernements devront être plus vigilants dans leurs choix stratégiques en santé !

Un virus qui changera le monde

L’impact social sera encore plus grand. Les conséquences d’une mondialisation parfois débridée, qui délocalise la production industrielle, devront être prises en compte. Le manque criant d’équipements de protection médicale, de respirateurs, de médicaments, l’absence de réserve stratégique pour répondre à une crise aiguë seront autant d’enjeux qui devront être considérés par tous les gouvernements occidentaux.

Le coronavirus a, de façon inattendue, imposé le télétravail à l’échelle planétaire, inauguré la télémédecine de masse, permis d’entrevoir de nouvelles technologies qui pourront faire de loin tout ce qui ne semblait possible que de près.

L’intelligence artificielle et le suivi à distance des paramètres médicaux connaîtront une impulsion irréversible. Les nations devront se résoudre à l’idée de briser, même temporairement, ce qui semblait incassable : un ordre économique fragile et déjà ancien.

Très souvent, de ces tragédies sont ressorties beaucoup d’innovations, de percées technologiques et de réorganisation humaine. Par exemple, la peste bubonique dans l’Europe du Moyen Âge a permis une réorganisation sociale qui a lancé les explorateurs européens sur les mers du monde vers notre continent et ailleurs.

Au beau milieu de cette sombre crise, il faut se rappeler que la lumière viendra au bout du tunnel, avec de la patience, de la résilience et de la détermination. Au-delà du triste bilan des victimes que le virus fera sur son chemin, posons-nous la question : que représentent six mois dans notre histoire ?

* Karl Weiss est également professeur de médecine à l’Université de Montréal et à l’Université McGill et président de l’Association des médecins microbiologistes du Québec.