Ah ! La gestion des risques (GdeR), quel merveilleux outil… jusqu’à ce qu’on ait à en appliquer les principes à une situation donnée. La crise de la COVID-19 est un exemple parmi d’autres, mais encore plus frappant et riche en enseignements devant sa gravité et son étendue.

Suzanne Bisaillon Suzanne Bisaillon
Fellow CIRANO

Un élément générateur de stress puisqu’il donne lieu à de multiples interprétations pouvant provoquer le contraire de l’objectif recherché est la directive voulant que les aînés « ne peuvent plus sortir ». Si on arrête l’annonce ici – et ceci a été lu sur le fil de presse des chaînes d’information continue – c’est selon moi une fausse nouvelle.

Pourquoi ? Car cette information ainsi présentée laisse croire à un absolu, ce qui n’est pas le cas. La directive complète est que les aînés « ne peuvent plus sortir à moins d’être supervisés ». Elle est plus exacte, mais beaucoup plus difficile à appliquer ; l’option du tout ou rien est tellement plus facile à appliquer !

On a vu plusieurs aberrations fleurir dans les commentaires relatifs à l’application de la mesure, tel que transmis par les citoyens sur les sites accueillant leurs questions.

Par exemple, un refus de sortie pour aller à la pharmacie sous prétexte que les médicaments peuvent être livrés. Refus d’aller à l’épicerie sous prétexte qu’une commande téléphonique ou sur l’internet pouvait être faite. Il n’y a pas que les médicaments déjà prescrits qui justifient un passage à la pharmacie (par exemple : savon, conseils du pharmacien, autres produits d’hygiène) et aux dernières nouvelles, les délais de livraison des épiceries débordées par l’expansion de cette façon de faire peuvent être de quelques jours.

Mais il ne sera pas facile de réduire ces délais compte tenu des autres défis, par exemple de trouver un plus grand nombre de livreurs, couplé à celui de livrer le tout à l’appartement du client. Et ce ne sont que quelques exemples parmi plusieurs autres.

Revenons au but de l’interdiction : pas de sortie pour limiter le risque d’être contaminé par le virus et de le ramener à la résidence pour aînés : tout à fait d’accord.

Mais quel sens doit-on donner au mot supervision ? Il est de facto interprété dans tous les sens.

Qui supervise ? Comment l’exercer ?… en ayant toujours en tête le but de cette restriction.

Que veut dire supervision ? Le dictionnaire est une source incontournable.

Selon trois dictionnaires, superviser consiste à « contrôler (un travail effectué par d’autres) sans entrer dans les détails » ou « contrôler, surveiller l’ensemble d’un travail » ou encore « contrôler la réalisation d’un travail effectué par d’autres ». Malgré quelques nuances, la notion de contrôle est centrale. Contrôler maintenant est « soumettre à un contrôle, c’est-à-dire examiner, inspecter, pointer, vérifier ». On remarque que nulle part on retrouve l’expression interdire !

Une réflexion sur la notion de supervision a été menée par plusieurs ordres professionnels. Le résultat de l’analyse a amené une restructuration de plusieurs programmes de formation dans les universités ou les écoles. Sans entrer dans le détail des analyses et des solutions retenues, la supervision doit être proportionnelle aux qualifications des stagiaires.

Deux points peuvent trouver application au cas qui nous intéresse : le degré de supervision ne peut pas être identique pour tous : celle-ci devra être modulée selon l’activité souhaitée en fonction des exigences. Ici, il s’agit principalement de la distanciation et de l’interdiction de se réunir, en plus des autres précautions nécessaires. Confiance également que la personne ne ment pas sur le but de sa sortie et qu’elle ne manifeste pas de symptômes annonciateurs de la COVID-19 qu’elle tente de cacher. Une solution invoquée est d’instaurer un accompagnement. Par qui ? L’accompagnant est-il protégé, formé, disponible ? Y a-t-il une durée maximum pour accepter une sortie accompagnée ? Une distance maximum ? Sont-elles limitées aux lieux identifiés comme fournisseurs de services essentiels ?

Bref, cet exposé analytique nous révèle aussi que, contrairement à ce qui est réclamé par de nombreuses personnes dans ou hors les résidences, non seulement il ne peut pas, mais il ne doit pas y avoir une directive unique. C’est ce que je qualifie du syndrome de la taille unique (one size fits all). Son application est tout aussi problématique que celle, esquissée à grands traits plus haut, qui est graduée, basée sur quelques critères et, surtout, répond au but recherché. La première façon de faire nous mènera au développement de frustration, colère et tentative de contournement de la mesure : bouffe-temps qu’on devrait allouer ailleurs, sans compter le stress et la détresse qui s’amplifierait des deux côtés et que le but visé ne sera pas atteint.

Il semble y avoir, à la lecture du texte ci-dessus, plus de questions que de solutions. C’est pour illustrer le fait que la solution ne peut pas être univoque, mais que la réponse doit se trouver dans l’adaptation à la réalité de chaque résidence selon un canevas qui lui doit être identique pour tous.