Même les virus ne sont pas à l’abri de la politique.

Tasha Kheiriddin Tasha Kheiriddin
Collaboration spéciale

Cette semaine, nos politiciens fédéraux ont négocié pendant 18 heures pour finalement approuver des mesures d’aide pour contrer les conséquences économiques du coronavirus. Conséquences qui risquent d’avoir un effet dévastateur sur l’économie canadienne, à court, moyen et même long terme.

Et ces conséquences se font déjà sentir. Le gouvernement provincial a ordonné la fermeture de milliers de lieux de travail pour endiguer la propagation du virus, entraînant du même coup des licenciements massifs à travers le pays. Un million de Canadiens ont fait une demande d’assurance-emploi la semaine dernière, dans l’espoir d’être admissibles à l’une des prestations annoncées la semaine précédente par le gouvernement fédéral. On pouvait s’y attendre, cela a complètement surchargé le système de requêtes. À ce jour, moins de 150 000 de ces demandes ont été traitées.

Par conséquent, le gouvernement a maintenant « rationalisé » ces prestations en une seule, qu’il appelle la Prestation canadienne d’urgence pour venir en aide aux travailleurs et aux entreprises. Il fournira 2000 $ par mois, pour un maximum de quatre mois, aux personnes qui perdent leur emploi, perdent du travail contractuel, sont malades ou doivent s’occuper d’un enfant ou d’un membre de la famille atteint du virus. Les Canadiens pourront en faire la demande par un portail en ligne qui, selon le premier ministre Justin Trudeau, devrait être ouvert « très bientôt » (la date visée semble être le 6 avril). Les sommes seraient versées dans les 10 jours, soit par chèque, soit par dépôt direct.

Malheureusement, pour des millions de foyers, le loyer arrive à échéance le 1er avril. Les factures de services publics, les versements hypothécaires et les paiements par carte de crédit, eux, sont dus à différentes périodes du mois. Et la nourriture est une dépense quotidienne. Selon un sondage Dart-Maru effectué pour le compte du Financial Post, un ménage sur cinq sera à court d’argent dans les 30 jours. Et ce sondage a été effectué la semaine dernière…

Pour 5 millions de Canadiens, le temps presse et il n’est pas en leur faveur.

Bien sûr, on aurait pu faire les choses autrement. Au lieu de portails en ligne et d’applications, le gouvernement aurait pu simplement envoyer des chèques, comme le font les États-Unis et la Colombie-Britannique. Il aurait pu aussi choisir la voie de l’Allemagne ou du Danemark, là où les gouvernements subventionnent 70 % des salaires, afin que les employeurs puissent continuer à maintenir leurs salariés sur la liste de paie.

Alors, pourquoi réinventer la roue deux fois en deux semaines ? Le coût peut être un facteur : les États-Unis injectent 1100 milliards de dollars en soutien direct, soit 5,2 % de leur PIB, tandis que les 82 milliards de dollars du Canada ne représentent que 1,2 % de notre PIB. Mais il est aussi question de crédit : au lieu de faire transiter les paiements par les employeurs, par exemple, le gouvernement obligera les Canadiens à s’engager avec ses fonctionnaires et à obtenir ainsi leur reconnaissance pour l’argent envoyé. Bien sûr, cela risque également de se transformer en colère, en particulier si le système ne marche pas et que les gens ont du mal à accéder aux fonds. (Le système de paie Phénix, ça vous rappelle quelque chose ?)

Le gouvernement a également raté le bateau sur un autre front crucial : amener les Canadiens à demeurer distants les uns des autres. L’objectif de la Prestation canadienne d’urgence est de remplacer la perte de revenu afin que les gens se sentent en sécurité à la maison et ne propagent pas le virus dans les lieux de travail, dans les transports en commun et par l’interaction sociale. Les responsables de la santé publique sont d’avis que les prochaines semaines seront essentielles pour le confinement.

Pourtant, ces avantages financiers ne se concrétiseront pas avant au moins deux semaines. Dans l’intervalle, ceux qui ne peuvent pas se permettre de perdre leur revenu continueront de se déplacer dans leur communauté, de se rendre au travail et d’échanger avec autrui.

Le montant est également un problème. Pour de nombreuses personnes, 2000 $ par mois ne suffiront même pas à remplacer l’argent dont ils ont besoin pour survivre. Le loyer moyen d’un 3 pièces et demie à Toronto est de 2300 $ par mois ; à Vancouver, c’est 2100 $. Qu’est-ce que ces gens-là sont censés manger ? De l’air ? ! Un système de subventions salariales, bien que plus coûteux, reconnaît les disparités régionales en matière de revenus et de dépenses. Il fait également entrer les entreprises dans l’équation immédiatement, plutôt que d’exiger un programme distinct pour elles, ce que Trudeau a promis d’annoncer sous peu.

Tous les experts en santé sont d’accord : la prévention de la transmission est primordiale pour aplatir la courbe. Mais sans un soutien financier suffisant, les gens ne resteront pas chez eux.

Le gouvernement invoque maintenant la Loi sur la quarantaine pour les voyageurs entrants au pays, mais Teresa Tam, médecin hygiéniste en chef, a rapporté cette semaine que 50 % des cas de transmissions sont désormais dus à la propagation dans la communauté. Cette situation était prévisible dès que les gens ont commencé à rentrer de vacances en mars, mais plutôt que de mettre en place de sérieuses mesures à ce moment-là, pour garantir que les quarantaines soient appliquées et que des soutiens étaient disponibles, le gouvernement n’a pas convoqué le Parlement avant que les licenciements aient déjà commencé à s’accumuler. Maintenant, le cheval a quitté la grange et il galope à toute vitesse dans nos rues, dans nos lieux de travail, nos systèmes de transports en commun et nos hôpitaux.

Trudeau et son gouvernement doivent faire mieux. Il ne s’agit pas de politique, de processus ou de portails. Le gouvernement doit garder les gens chez eux, tout en maintenant les entreprises à flot. Et il doit agir maintenant, avant qu’il ne soit trop tard.