Le Québec est en pause, mais la précarité, elle, ne prend pas de répit. Si ça se trouve, elle s’accentue.

Judith Lussier Judith Lussier
Collaboration spéciale

Les personnes vivant d’un chèque à l’autre, celles qui subissent de la violence conjugale, celles qui travaillent pour un service jugé essentiel, mais rémunéré au salaire minimum, encaissent encore plus lourdement la crise actuelle. Dans tout ça, j’ai eu une pensée pour mes amies de l’Auberge Madeleine, un lieu d’hébergement qui accueille les femmes en situation d’itinérance.

La semaine dernière, j’ai été invitée, comme toutes les bénévoles de l’Auberge, à ne pas me présenter pour servir les repas, comme je le fais habituellement le jeudi. Pour limiter les contacts, on réduit les ressources à l’essentiel. L’essentiel, ce sont les travailleuses qui mettent les bouchées doubles en ce moment pour garder les résidantes en santé, en croisant les doigts pour qu’aucune d’elles ne présente des symptômes de la COVID-19. Parce que « si une femme faisait de la fièvre, ça serait difficile d’assurer une quarantaine », m’explique la directrice de l’établissement, Mélanie Walsh, commandante en chef de l’opération.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

Dans les lieux d’hébergement qui accueillent les femmes en situation d’itinérance, les ressources ont été réduites au minimum pour éviter les risques de contagion.

Pour protéger ses résidantes, Mélanie a fait appel à un ami ayant servi dans un camp de réfugiés en pleine épidémie de choléra. Sur ses recommandations, des lavabos de fortune ont été installés. Les mesures d’hygiène supplémentaires ont été mises en place et les résidantes ont été avisées que leurs allées et venues seraient limitées. Les intervenantes sont impressionnées de la résilience avec laquelle les résidantes acceptent leur sort. Plusieurs d’entre elles sont aux prises avec des problématiques de santé mentale complexes. Le moindre changement est susceptible de déclencher une panique.

Pour calmer l’angoisse, on leur a annoncé qu’elles pourraient rester à l’Auberge jusqu’au 13 avril, au lieu des 4 à 8 semaines auxquelles elles ont normalement droit, selon leur situation. Ça crée d’autres problèmes et ça rassure seulement un temps, quand on sait que cette crise finira par finir et qu’il faudra éventuellement un plan.

Certaines femmes continuent à se chercher un toit, mais les logements subventionnés ont cessé les visites, les listes d’attente s’allongent et le marché privé était déjà saturé avant la crise. À cela s’ajoutent les préjugés habituels. « Quand une femme dit qu’elle vit en ressource d’hébergement, les propriétaires ont peur qu’elle leur amène des punaises de lit. Là, ils craignent qu’elle soit contagieuse », dit Mélanie. « On doit faire face au virus, aux préjugés et à la peur. »

Je m’inquiète aussi pour les travailleuses de l’Auberge, dont la principale faiblesse est probablement un surplus d’empathie.

Je pense à celles qui froncent les sourcils d’inquiétude au moindre signe d’inconfort de leur interlocutrice, à celles qui ont tellement le cœur sur la main que c’est parfois difficile d’y mettre autre chose, à Daphnée qui me parle de l’état des résidantes quand je lui demande comment se porte le moral des troupes. Des troupes, Daphnée ! Vous, là, comment allez-vous ? Elles sont correctes. Elles sont habituées. Elles en ont vu d’autres. On parle de femmes qui gèrent au quotidien de petites crises.

Daphné me rappelle une particularité de l’itinérance au féminin : elle est invisible. Les femmes en situation d’itinérance, on pense qu’elles n’existent pas parce qu’on ne les remarque pas. D’habitude, elles tuent le temps à la bibliothèque, elles se sentent en sécurité à la Place Versailles, elles sirotent un café chez McDo. Tous ces endroits sont maintenant inaccessibles. « Difficile d’être invisible, quand tout est fermé », me fait remarquer Daphnée. Que va-t-il se passer quand les forces de l’ordre vont demander à des femmes itinérantes qui ont décidé de se réunir pour assurer leur sécurité de se disperser ?

C’est ce genre de préoccupations qui habitent ces essentielles guerrières. Heureusement, elles ont droit au service de garde pour leurs enfants. « C’est indispensable ! » rappelle Mélanie, qui gère une main-d’œuvre exclusivement féminine. « Le système de soins repose beaucoup sur les femmes. On en tire une certaine fierté. On est sur la première ligne. On est au front », dit-elle. Quand tout ça sera derrière nous, j’espère qu’on trouvera une médaille honorifique à remettre à ces combattantes, comme à toutes les personnes qui doivent continuer à travailler en ce moment. Elles méritent la plus haute distinction.