Au cours des dernières années, à Montréal, sont apparus des mini-projets urbains de type nouveau, activant le temps d’une saison – ou de manière plus durable – des espaces publics autrefois abandonnés ou sous-utilisés. C’est ce qu’on appelle le placemaking.
Ce terme valise et toujours mal traduit tente de décrire un mouvement émergent d’initiatives d’abord citoyennes, accompagnées ou non par des organismes de coordination, dont l’objectif consiste à retisser le tissu social des villes en aménageant des lieux de sociabilité.

Guillaume Ethier et Marie-Christine Dubuc
Membres de l’Équipe de recherche sur la mesure d’impact du placemaking, et quatre autres signataires*

Les sites créés prennent diverses formes, mais possèdent d’ordinaire un nom et un aménagement temporaire, en plus de bénéficier d’une programmation culturelle et d’une panoplie d’activités destinées, idéalement, au voisinage. Les acteurs du placemaking portent ainsi l’idée qu’ils contribuent à réhumaniser la ville. Faire du placemaking, c’est précisément « faire de la place » dans les quartiers, réactiver des lieux dont la fréquentation favoriserait le développement d’un sentiment d’attachement à son milieu de vie.

Seulement voilà, entre les souhaits exprimés par les porteurs de projets et l’effet réel de ces ponctions dans le tissu de la ville, il restait un pas à franchir.

On se retrouve aujourd’hui à Montréal et ailleurs avec de nombreux projets dont on ne connaît pas exactement l’impact social.

Tout cela pris en charge par un écosystème d’acteurs bigarrés qui compte désormais parmi ses initiateurs des entreprises privées qui moussent leur image en dotant les villes de placettes et buvettes signées.

C’est dans ce contexte de croissance rapide de la pratique, avec ses promesses et ses périls, que l’OBNL La Pépinière espaces collectifs, a fait appel à une équipe de chercheurs multidisciplinaire pour vérifier si, dans les faits, ses actions s’alignent véritablement avec sa mission sociale : créer des places vibrantes au coeur des villes et villages.

Des espaces publics de convivialité qui font du bien

L’esprit de communauté, le partage, la « convivialité » sont des éléments fondamentaux pour comprendre l’effet du placemaking sur le vivre-ensemble en milieu urbain. De fait, nos villes modernes se sont développées de telle sorte qu’il n’y a aujourd’hui pratiquement plus de lieux propices aux rencontres entre voisins et concitoyens. Or, notre étude semble indiquer que l’ambiance unique qui se dégage des sites de placemaking, leur caractère multidimensionnel et intergénérationnel, la diversité des activités qui s’y côtoient portent les gens à vouloir se poser, à interagir, à s’intéresser à l’autre.

Convivialité, chaleureux, bien, espace, détente, joie, partage, famille, plaisir et communauté sont les principaux mots qui viennent en tête des 252 répondants d’un sondage lorsqu’on leur demande à quoi leur fait penser les espaces gérés par La Pépinière. En ce sens, « les participants ne mentionnent pas la santé mentale, mais plutôt tous les facteurs qui protègent notre santé mentale », nous dira un chercheur en santé publique.

Penser aux conséquences sur les riverains

Comme le placemaking, par définition, vient s’immiscer dans la vie d’un quartier, il est de la responsabilité des porteurs de projet de s’assurer que les externalités générées par leurs actions améliorent la qualité de vie de tous les résidants des quartiers. Nos observations des comportements à l’interface des sites et nos entretiens avec des riverains de certains sites indiquent que le placemaking est reçu positivement dans les quartiers lorsque les sites respectent et renforcent l’identité du secteur.

Or, ils ne sont pas à l’abri d’une dérive potentielle s’ils se contentent de devenir des « places de partys », ou s’ils ne s’adressent plus qu’à une clientèle branchée.

Lorsque l’ensemble de la population locale est prise en compte et que les organismes communautaires sont concertés et mobilisés, les sites peuvent être élevés au titre de cœurs de quartier, et ce, même aux yeux de personnes qui ne s’y rendent pas, ou peu. En témoigne par exemple le projet Carré Notre-Dame-des-Victoires situé devant le parvis de l’Église du même nom dans l’arrondissement de Mercier–Hochelaga-Maisonneuve. Le projet de piétonnisation et d’animation du secteur, testé pour la première fois à l’été 2016, a vite été adopté par les résidants des rues limitrophes comme nous l’assure, en entrevue, un résidant de longue date du quartier : « Ici, c’est le rendez-vous des générations, tout le monde se mélange. »

Transmettre la gestion des cœurs de quartier aux acteurs du milieu

La Pépinière a à cœur l’idée qu’à terme, la gestion des sites sera remise entre les mains des acteurs du milieu, ce qui renvoie à un principe propre au placemaking : les meilleurs acteurs pour rendre un milieu de vie épanouissant, ce sont justement ceux qui y vivent et y travaillent. D’ailleurs, l’effet recherché n’est pas juste d’animer les quartiers, mais bien de rendre les gens plus attachés à leur milieu de vie, à en prendre soin, et peut-être même, par ce biais, à les rendre plus enclins à prendre soin de la planète. Retirer le support logistique et professionnel d’un organisme comme La Pépinière demeure, à ce jour, un défi de taille, mais pas insurmontable.

Entre-temps, l’expérience du placemaking se poursuit à Montréal et ailleurs au Québec. Elle offre à tout le moins l’occasion à ses citoyens de se divertir, de se reposer, de profiter du plein air, de créer des liens de solidarité, de consommer localement et d'envisager leur avenir dans un quartier qu’ils s’approprient au fil du temps et de ses transformations.

* Signataires : Fabien Bouquerel, étudiant en urbanisme et aménagement du territoire, Université Rennes 2 ; Juliette Colinas, professeure, School of Advanced Studies, Tyumen University, Russie ; Thomas Gélinas, chargé de recherche, La Pépinière espaces collectifs ; Christelle Kouotze, chargée de la mesure d’impact et du soutien à la communauté, La Pépinière espaces collectifs. Par ailleurs, Guillaume Ethier est professeur au département d’études urbaines et touristiques, UQAM; Marie-Christine Dubuc est chargée de la mesure d’impact, professionnelle en urbanisme, La Pépinière espaces collectifs