En réaction au texte de Marie-Ève Morasse, « Malaise autour d’un don de 4000 cafetières aux écoles », publié le 24 février

Sylvain Dancause Sylvain Dancause
Enseignant au secondaire, Québec

J’ai récemment appris que je pourrai me réchauffer l’âme en sirotant un bon café Nespresso. George Clooney peut aller se chercher du travail ailleurs. Nestlé abandonne ses yeux noisette, son beau sourire et son gros cachet pour un modèle plus économique, aux yeux cernés et au sourire difficile.

Ainsi, pas moins de 4000 cafetières sont livrées ces jours-ci dans les écoles de la province par l’entremise de la fondation « J’adore mon école ».

Le président de la fondation, Alexandre L’Écuyer, affirme qu’il ne voit pas du tout en quoi Nestlé aurait un avantage commercial à donner des milliers d’appareils. Selon lui, «  [Nespresso] ne va pas les vendre, ces machines. Quel avantage pourraient-ils avoir ? […] Pour moi, c’est un acte de bonne foi. »

Il faut être soit naïf soit complètement imbécile pour croire que Nestlé, une multinationale assoiffée de profit, puisse faire un don totalement désintéressé.

« La société de consommation, inventée pour permettre aux grands patrons et à leurs actionnaires de faire le plus d’argent possible en vendant toujours plus de produits et de services, opère à la façon d’un vaste filet qui emprisonne nos vies et nos esprits. La servitude de la consommation entraîne la servitude du travail et celle de l’esprit. Appelons ça le système : capitaliste, néolibéral, productiviste, consumériste. » (Roméo Bouchard, Survivre à l’offensive des riches)

Morale élastique

Peu importe les motifs justifiant ce don, c’est la réaction consternante de plusieurs enseignants qui s’avère l’élément le plus préoccupant de toute cette histoire.

Politesse oblige, certains suggéraient de dire un gros merci. À cheval donné, on ne regarde pas la bride. Un aveuglement volontaire afin de faire comprendre au « généreux » donateur que les enseignants sont reconnaissants lorsqu’on les flatte dans le sens du poil.

Pour d’autres, il ne s’agissait pas d’être poli ou reconnaissant, mais plutôt de soigner son image de marque. C’est que, voyez-vous, les enseignants passent souvent pour des plaignards. À quoi bon chialer ? Il faut envoyer un message positif à notre clientèle.

Enfin, les amants de l’individualisme utilisaient l’éternel argumentaire du « je, me, moi ». De la haute voltige philosophique du genre « si t’es pas content, t’as juste à ne pas l’utiliser… »

Un collègue a une hypothèse fort intéressante à propos de ces comportements : « J’ai l’impression que les enseignants se sentent si peu reconnus [qui les en blâmeraient ?] que dès qu’une initiative a comme prétexte la reconnaissance, ils sautent dessus. Je crois que c’est le signe d’une grande vulnérabilité. C’est plutôt alarmant. »

Et quoi encore ?

Il y a un grave problème environnemental et des enjeux moraux et éthiques de taille à accepter et utiliser ces 4000 machines à capsules dans nos écoles.

Nous ne sommes pas des panneaux publicitaires ni les promoteurs de la surconsommation. Le sens profond de notre métier consiste à offrir une formation intellectuelle, culturelle, citoyenne et émancipatrice. Pour le bien-être de tous, prenons le temps de réfléchir à ce que nous sommes.

J’invite donc les enseignants de toutes les écoles à retourner ledit cadeau à son propriétaire. Simple question de logique et de morale.

Et si je suis incapable de vous convaincre du bien-fondé de ma suggestion ?

C’est probablement vous qui avez raison. Si j’embrasse votre logique, il serait vivement souhaitable de mettre un peu de pression afin de recevoir d’autres beaux cadeaux.

Ma première demande à un donateur vertueux ?

Des milliers de bouteilles d’eau pour ma salle des enseignants.

Je serai alors certain que la concentration de plomb dans l’eau de mon café respectera la norme du ministère de l’Éducation.

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