Les États-Unis et les talibans doivent signer le 29 février à Doha un accord de paix après des années de négociations.

Jean-François Caron Jean-François Caron
Professeur de science politique à l’Université Nazarbayev, au Kazakhstan*

Cette décision ne devrait pas nous surprendre dans la mesure où il était clair dès le début du conflit à l’automne 2001 qu’une victoire totale ne serait jamais possible en Afghanistan et qu’il serait tôt ou tard nécessaire de négocier avec eux. 

Dès le début de l’opération « Enduring Freedom » en octobre 2001, le ministre pakistanais des Affaires étrangères avait suggéré la nécessité de laisser les talibans modérés jouer un rôle en vue d’établir la paix dans le pays. Cette idée avait mené à des négociations plus formelles dès 2003, d’abord avec des figures importantes de la frange modérée des talibans, et ensuite avec les têtes dirigeantes de l’organisation.

Qu’aurions-nous à gagner à signer la paix avec nos ennemis d’hier ? Évidemment, la paix. Au cours des précédentes tentatives de négociation, les talibans auraient fait part de leur ouverture à renoncer à l’option du terrorisme et à rejeter tout lien avec Al-Qaïda ainsi qu’à accepter le maintien d’une force militaire américaine autour de cinq bases militaires (Kandahar, Herat, Jalalabad, Mazar-e-Sharif et Kaboul) dans la mesure où cette présence ne porterait pas atteinte à l’indépendance du pays et à la loi islamique. En revanche, les talibans seraient désormais considérés comme une force politique légitime.

Au-delà de la question qui consiste à évaluer concrètement la sincérité des talibans, il y a également nécessité de déterminer si ce compromis est moralement acceptable.

Même s’il a souvent été coutume dans le passé de sacrifier la justice au nom de la paix, il n’en demeure pas moins qu’il y a certains principes sur lesquels nous ne devrions jamais transiger.

Ce sont ces balises morales qui nous permettent en effet de distinguer un compromis acceptable d’un mauvais compromis. Pour reprendre la thèse défendue par le philosophe Avishai Margalit, il nous faut refuser à tout prix un accord qui contribuerait à instaurer ou à maintenir un régime inhumain, cruel et qui ne traite pas les êtres humains comme ils devraient l’être1. Qu’en serait-il d’un compromis avec les talibans ?

Force est d’admettre que le régime imposé par les talibans, de leur prise du pouvoir à l’automne 1996 à leur défaite en 2001, fut marqué par des décisions et des gestes qui sont assimilables à l’image qu’on se fait d’un régime qui ne traite pas les êtres humains comme ils devraient l’être, plus particulièrement les femmes, qui furent soumises à une série de mesures les rabaissant à un simple rôle domestique et de procréation. 

Il est donc légitime de craindre qu’un compromis avec eux n’en vienne à ouvrir la porte à un retour à ces mesures discriminatoires. En revanche, cette crainte est-elle fondée ?

D’une part, la perspective pessimiste est renforcée par le fait que selon les dires d’individus qui sont au cœur du processus de négociation, la question de la protection des droits des femmes est importante, sans pour autant être dans les priorités et que les dirigeants internationaux n’ont pas dit publiquement que tout accord politique avec les talibans devrait garantir les droits des femmes de manière explicite.

Face à ce manque d’intérêt pour cette question, certains craignent que l’inclusion des talibans dans la gouvernance afghane n’en vienne à fragiliser les droits des femmes, qui en sont encore à l’état embryonnaire.

Il y a tout de même des raisons qui devraient nous inciter à entretenir un certain optimisme.

En effet, les longues files d’attente devant les bureaux de scrutin lors de l’élection présidentielle d’avril 2014 – et ce, malgré la menace d’attentats à la bombe – montrent que les Afghans sont attachés à leur démocratie naissante et aux principes qui en découlent. 

D’autre part, ce système permettra aux femmes d’être représentées et d’avoir voix au chapitre dans la détermination des politiques publiques. Comme ce fut le cas dans les sociétés occidentales, elles en viendront à désamorcer les craintes que peuvent avoir certains traditionalistes en montrant leur capacité à gouverner en fonction de l’intérêt général, et en développant des points de vue tout aussi valables que ceux formulés par les hommes.

Lentement, mais sûrement, l’espoir est qu’elles parviendront à convaincre la population afghane que l’égalité entre les hommes et les femmes n’est pas une réalité purement formelle. 

Comme notre l’histoire nous l’a montré, une fois cette impression implantée, les femmes seront en mesure de faire d’autres gains sociaux importants, notamment en obtenant la fin de la ségrégation en matière d’éducation ou une intégration davantage paritaire dans le marché du travail.

Devant l’empressement du président Trump à signer la paix, les prochaines semaines seront déterminantes et pourraient bien mener à la véritable fin de l’aventure afghane enclenchée il y a maintenant près de 20 ans. 

Toute la question est de savoir si les sacrifices consentis permettront à ce pays de jouir enfin d’une stabilité politique minimale sans pour autant nous amener à créer une situation moralement inacceptable.

1 Avishai Margalit, Du compromis et des compromis pourris : Réflexions sur les paix justes et injustes, Paris, Denoël, 2012

* Jean-François Caron est notamment l’auteur de La guerre juste : Les enjeux éthiques de la guerre au XXIe siècle (Presses de l’Université Laval).