Chaque fois qu’il est question de revendications autochtones, de reconnaissance de territoire ou d’actions visant la réconciliation entre le gouvernement canadien et les Premières Nations, il s’en trouve pour rechigner de manière passive-agressive.

Judith Lussier Judith Lussier
Collaboration spéciale

Dans combien de millénaires pourrons-nous cesser de nous excuser pour les comportements de nos ancêtres ? disent-ils en substance, évoquant à l’occasion l’image de l’autoflagellation.

Pourtant, l’actualité démontre qu’en plus d’échouer lamentablement à apprendre de nos erreurs du passé, nous continuons d’adopter une posture colonialiste à plusieurs égards.

Ça commence par l’indifférence. Comme le soulignait ma collègue Isabelle Hachey dimanche à Tout le monde en parle, chaque histoire concernant les Premières Nations fait réagir au mieux les criquets. 

En témoigne le déficit d’indignation qu’a suscité l’absence de notre premier ministre François Legault à une importante rencontre au sujet de la commission Viens, qui dresse un portrait accablant de nos relations avec les autochtones.

Difficile d’illustrer mieux le manque de volonté de réconciliation entre les nations qu’un chef qui ne daigne pas en rencontrer un autre.

Le confort de la majorité

Quand nos médias finissent par accorder de l’attention aux enjeux entourant les Premières Nations, c’est souvent pour mettre l’accent sur les inconforts suscités pour la majorité blanche plutôt que sur les revendications en tant que telles. Licenciements temporaires, désagréments pour les voyageurs, pénurie de… ketchup.

La semaine dernière, des médias poussaient l’ironie jusqu’à nous alerter d’un possible manque de chlore pour traiter l’eau de villes ontarienne comme Kingston en raison du blocus ferroviaire. Personne ne semblait se souvenir que 56 communautés autochtones n’ont toujours pas accès à l’eau potable.

Lors des dernières élections fédérales, un journaliste a demandé à Jagmeet Singh si sa promesse de remédier à cette situation n’était pas trop coûteuse. « Me poseriez-vous la même question si c’était des villes comme Toronto ou Montréal qui avaient un problème d’eau potable ? », demandait-il en retour, illustrant le double standard que nous peinons à voir entre les revendications autochtones et nos propres exigences de confort.

PHOTO FRANK GUNN, LA PRESSE CANADIENNE

Manifestation, hier, à Hamilton, en Ontario

Cette semaine, François Legault disait qu’il était temps que les barrières soient démantelées, parce que « ça dure depuis 19 jours » et que « les Québécois ont assez souffert ». Laissez-moi compter : depuis combien de jours dure le colonialisme ?

Ces traitements différenciés – une composante du racisme systémique – se retrouvent jusque dans le système judiciaire.

On nous dit que les manifestants doivent « respecter les lois ». Nous oublions – parce que ça fait bien notre affaire – que ces lois ont été écrites par et pour nous, et qu’elles servent avant tout les intérêts de la majorité blanche, quand ce n’est pas simplement ceux du capitalisme.

Une étude de l’Université Ryerson a démontré récemment que les entreprises qui demandent des injonctions contre les peuples autochtones réussissent les trois quarts du temps à obtenir l’aval des tribunaux pour mener à bien leurs projets. La tendance est inversée chez les Premières Nations.

On oublie, en outre, qu’en négligeant de consulter les chefs héréditaires, on contrevient à un arrêt de la Cour suprême qui reconnaît l’autorité de ces derniers sur le territoire, en plus de nous soustraire aux obligations internationales, notamment à la déclaration de l’ONU sur les droits des peuples autochtones. Mais les autochtones, eux, « doivent respecter les lois ».

Ce genre d’omissions commodes en conduit plusieurs à considérer que les manifestants qui bloquent les voies ferrées font l’objet d’une sorte de passe-droit, en présumant qu’une telle action ne serait pas tolérée de la part de non-autochtones.

On reconduit ainsi l’idée que les Premières Nations jouissent de privilèges, préjugé qui semble avoir la vie dure sur les réseaux sociaux, et ce, en dépit de tous les indicateurs sociaux économiques (revenus, espérance de vie, chômage, suicide, santé mentale, etc.) qui démontrent cruellement le contraire.

Nous manquons généralement de perspective pour prendre la pleine mesure des inégalités qui subsistent entre la majorité et les Premières Nations.

L’histoire nous a toujours été enseignée du point de vue dominant et nos biais cognitifs font le reste du travail pour recadrer le tout à notre avantage.

Mais nous ne pourrons plus éternellement accuser le cours d’histoire pour notre ignorance. Il est de notre devoir de nous renseigner sur la réalité des Premières Nations pour constater que l’inconfort que nous vivons aujourd’hui n’a aucune commune mesure avec les injustices qui persistent à leur égard.

On n’est pas près de pouvoir arrêter de s’excuser. On pourra le faire quand on cessera de reproduire nos comportements colonialistes.