C’est à ce moment-là que j’ai su que les choses étaient devenues ridicules : quand mon ami Seth, professeur au collège Marianopolis, a été banni de Facebook sans explication pour avoir publié un article concernant une technique de méditation enseignée en Grèce antique.

Frédérick Pinto Frédérick Pinto
Avocat spécialisé dans la propriété intellectuelle et la cybersécurité, fondateur et directeur associé, Pinto Légal

L’article présentait les bienfaits que l’on pouvait atteindre en imaginant perdre tout ce à quoi nous tenons, et ce, dans le but d’apprécier davantage ce que nous avons – une technique d’épanouissement qui semblait pourtant peu polémique.

Combien d’articles comme celui de Seth sont secrètement bannis depuis les bureaux de la Silicon Valley ? Personne ne le sait.

La réplique classique des géants de la techno est de dire qu’ils sont des entreprises privées comme les autres, fournissant un service facultatif, et qu’ils devraient donc avoir un contrôle total sur le contenu de leurs plateformes, est simplement absurde. 

Contrairement aux acteurs médiatiques traditionnels, ils échappent aux normes de responsabilité que les éditeurs de contenu doivent respecter, notamment contre la diffamation et les questions de droit d’auteur. Un privilège pour lequel ils se battent de toutes leurs forces. Pourtant, les géants ont acquis un niveau de domination de marché tel, qu’ils forcent, pour ainsi dire, tous les éditeurs (y compris les journaux professionnels, les radios et télédiffuseurs) à utiliser leurs plateformes s’ils veulent toucher un auditoire significatif et prendre part au débat public.

L’enjeu, plus largement, est le suivant : est-ce aux trois grandes entreprises de la techno (Google, Facebook et Twitter) de définir la liberté d’expression pour plus de 80 % des activités mondiales sur les réseaux sociaux et recherches sur internet ?

Ce qui complique encore plus l’analyse c’est que ceux qui exercent la censure le font toujours au nom d’un grand idéal social.

Dans nos démocraties contemporaines, c’est souvent au nom de « la protection des personnes vulnérables » ou de la « promotion de la sécurité individuelle ».

Si ces idéaux peuvent légitimement justifier certaines limitations de la liberté d’expression, ceux qui ont le pouvoir et les moyens de censurer le font d’une façon de plus en plus pernicieuse, voire en toute impunité. Mark Zuckerberg a déclaré devant le Sénat : « Notre responsabilité n’est pas simplement de créer des outils, mais de nous assurer qu’ils soient utilisés à bon escient », éludant le fait qu’il venait de s’autoproclamer garant, au nom de tous, de la définition du « bon escient ». Une logique très orwellienne.

La quête continuelle de la vérité implique une grande diversité des points de vue et donc, un peu d’inconfort. À la place, nous nous retrouvons avec des idéaux de plus en plus rigides, dominateurs et contrôlants. Nous devenons, peu à peu, une société idéologique, plutôt qu’une société orientée autour d’une quête de vérité.

La domination du paysage médiatique par les géants de la techno est désormais fondée sur une alliance antinomique : la puissance du secteur privé et l’aura de l’ingénierie sociale. La censure des grandes entreprises de la techno est l’autodafé de notre génération.

Fort heureusement, il existe une solution simple à tout ceci, même si rien n’indique que les gouvernements ou les décideurs publics ne l’envisagent. Au lieu de débattre pour savoir si ces plateformes technologiques sont des éditeurs de contenus ou de simples intermédiaires techniques, nous pourrions les réglementer en tant qu’« agora publique en ligne ». 

Les gouvernements pourraient alors exiger que ces plateformes harmonisent leurs conditions de publication sur les lois existantes définissant la liberté d’expression, ce qu’ils exigent déjà, dans certains États et territoires, des grands centres commerciaux et autres lieux publics. Cela ne nécessiterait l’adoption d’aucune nouvelle loi majeure, et serait facilement alimenté par des décennies de jurisprudence en matière de liberté d’expression, elles-mêmes fondées sur les valeurs et préférences locales (du moins dans le monde occidental).

Cela ne rendrait pas la liberté d’expression « absolue ». Cela la rendrait, simplement, plus démocratique.