Il n’est plus rare d’entendre des gens s’enorgueillir de leur sédentarité, du fait qu’ils soient reclus de toute civilisation. Fiers d’affirmer qu’ils échappent autant que possible au service à la clientèle, au chaos ambiant des centres commerciaux et des transports en commun. S’ils peuvent éviter de se déplacer, de se vêtir, d’interagir, c’est le bonheur. On glorifie le rester-chez-soi.

Murphy Cooper Murphy Cooper
Artiste contextuel

Avec des services comme Uber Eats ou Skip The Dishes, ils n’ont plus à sortir de chez eux pour se nourrir. Plutôt que de s’offrir une soirée cinéma, ils « bingewatch » films et séries sur Netflix, Crave et Disney+. Sur le pas de la porte, les colis se succèdent. Ils ne les anticipent plus comme autrefois. Le bruit du camion UPS qui s’immobilise devant l’appartement est tout sauf événementiel : c’est le câble HDMI qui vient d’être déposé sur le balcon. Rien que ça. Pas de quoi s’enthousiasmer. Régulièrement, ils commandent sur internet des essentiels facilement trouvables au Jean Coutu à deux rues de la maison.

Si on m’avait dit, en 2004, quand j’avais tout juste 20 ans, que le monde chercherait un jour à glamouriser ma phobie sociale, je ne l’aurais sans doute jamais cru. J’étais alors aux prises avec une condition hyper contraignante qui m’empêchait de fonctionner adéquatement dans l’univers adulte. Un rien me sclérosait. Les transactions tout comme les interactions humaines m’étaient anxiogènes. La simple idée de distribuer des CV, de me rendre à une entrevue et d’entrer en mode apprentissage sous le regard perplexe d’inconnus m’engourdissait.

Je vivais déjà comme on vit en 2020 et pas forcément par choix. C’était une question de survie. Internet me permettait de contourner les situations asphyxiantes du monde extérieur et d’accomplir depuis chez moi ce qui m’apparaissait inatteignable dehors.

Amazon, c’était accommodant pour un gars comme moi. Je n’avais plus à quitter mon domicile, affronter les jugements et lutter contre ma phobie grandissante des foules et de l’inconnu.

Mon activité en ligne était scrutée au microscope : « Coudonc, t’es toujours sur internet, toi ? Sors-tu, des fois ? Va prendre l’air ! » On ne s’efforçait pas de comprendre. On me voyait comme misérable. La honte me pourchassait jusque dans ma chambre tandis que je me pensais à l’abri du mépris, de la pitié et de la condescendance de mes connaissances et amis. C’est assez récent que le rester-chez-soi et l’agoraphobie soient reçus comme un truc sexy. Il y a 10 ans à peine, on te honnissait au moindre signe d’inaptitude à opérer en société.

Et comme ça, du jour au lendemain, j’en ai eu assez de ce mépris. Assez de cette béquille qu’était internet. Assez de ne rien pouvoir faire seul. Il m’a fallu m’affranchir de cette phobie paralysante qui m’empêchait de m’émanciper et de m’accomplir en tant que jeune adulte. Je me suis inscrit à une formation complète en design graphique. J’ai signé un bail à Montréal, sur un coup de tête, alors que j’étais sans emploi. J’étais pétrifié.

Rien que l’idée de prendre le métro me glaçait le sang, mais c’est ici que j’ai rompu les patterns de l’anxiété sociale qui faisaient entrave à mon bien-être et qu’enfin j’ai pu trouver une indépendance qui m’est désormais précieuse. Aujourd’hui, je fais pratiquement tout en solo et j’y tiens. Chaque transaction dans un commerce nouveau, chaque chemin inconnu que j’emprunte d’un pas décidé sans m’incommoder de craintes et de questionnements est une petite victoire et suscite chez moi un profond sentiment de fierté.

C’est pour ça, je crois, que la folie de la livraison à domicile, des caisses libre-service et du « bingewatching » ne s’est encore jamais emparée de moi.

Parce qu’après toute cette condescendance à mon endroit, toutes ces fois qu’on m’a pris de haut, toutes ces railleries et tout ce long travail introspectif à m’affranchir de la phobie sociale qui m’indisposait, on m’annonce que ce qui est encouragé maintenant, c’est de rester chez soi et d’éviter le plus souvent possible les interactions quotidiennes qui sont donc chiantes et pénibles. Tout ce qui, autrefois, faisait de moi une loque humaine, en fin de compte. À la différence ici que, dans mon cas, il s’agissait plutôt d’une condition pathologique gênante et pas du tout d’un choix capricieux (parce que les gens à la pharmacie te tapent sur les nerfs, par exemple) que l’on se plaît à célébrer à tout vent sur les médias sociaux.

Quand on me dit le plus sérieusement du monde que de n’avoir jamais à s’extirper du lit c’est l’idéal, voire le paradis, je me demande si les personnes qui n’ont pas à vivre avec une condition aussi limitante que la mienne sont conscientes de leur privilège. Je me demande si elles réalisent la chance qu’elles ont de faire la « révolution paresseuse » sans être taxées de fainéantise et de manque d’ambition, contrairement aux anxieux sociaux qui doivent sans cesse composer avec la stigmatisation et les regards obliques emplis de dédain.