À l’invitation de mon ordre professionnel, l’Ordre des agronomes du Québec (OAQ), j’ai lu attentivement le Rapport du comité sur l’indépendance professionnelle déposé la semaine dernière.

Louis Robert Louis Robert
Agronome

Je m’attendais à une autre manœuvre de diversion pour éviter que l’Ordre ait à intervenir sur les situations de conflit d’intérêts d’agronomes à l’emploi de sociétés impliquées dans la vente ou la distribution de pesticides, et habilités à signer des justifications et des prescriptions pour l’usage de pesticides à haut risque. Je n’ai pas été déçu : c’est exactement ce qu’on nous a servi.

Le mandat du comité, présenté comme une suite logique à l’enquête sur les formes de rémunération, ne s’intéresse pas davantage à la source de la rémunération, mais seulement à la forme de celle-ci.

Le Code de déontologie des agronomes comporte pourtant toute une section (la section 5) sur l’indépendance professionnelle, dont des descriptions et définitions des situations de conflit d’intérêts liées à la source de la rémunération.

Le comité ignore totalement notre Code et la place centrale qu’y occupe la notion de situation de conflit d’intérêts, préférant se référer aux codes de déontologie… des ingénieurs et des ingénieurs forestiers ! Dans notre Code, les concepts de conflit apparent, réel ou encore potentiel n’apparaissent pas, mais on peut y comprendre clairement la distinction entre situation de conflit d’intérêts et conflit d’intérêts réel (Art. 25, 28, 29, 29.1, 33). Cette distinction et son importance capitale nous avaient été aussi bien expliquées lors de deux activités de formation portant sur l’indépendance professionnelle (Drummondville, 7 septembre 2005, et Saint-Hyacinthe, 31 mars 2006).

Le comité ne retient aucune des recommandations ou des conclusions du forum de 2005 ni du colloque de 2006.

La problématique que nous vivons présentement au sujet des pesticides ressemble en tous points à celle vécue au début des années 2000 dans le domaine de la fertilisation.

Et comme ce fut le cas à l’époque, l’Ordre des agronomes du Québec choisit d’éviter le vrai problème en formant des comités, en mettant l’accent sur la sensibilisation et en reportant sur les épaules des membres individuels la responsabilité de se dénoncer eux-mêmes. 

Malgré l’exaspération de plusieurs de ses membres et des effets délétères sur l’ensemble de la profession (deux phénomènes qui s’aggravent avec les années), l’Ordre persiste à faire du surplace. Dans l’introduction du rapport, on associe la « grande réflexion » de l’Ordre des agronomes du Québec sur les conflits d’intérêts à une préoccupation née de l’ordre professionnel lui-même, alors qu’en réalité elle a été initiée en réaction à une grogne exprimée par plusieurs dès les premières discussions autour du projet de règlement du ministère de l’Environnement, et culminant par une résolution déposée par des agronomes à l’assemblée générale annuelle de 2004.

Il existe depuis toujours une multitude de formes de « rémunération variable » dont plusieurs utilisées actuellement ne pourraient être démontrées, ne sont pas visibles ou déclarées, et continueront de l’être sans pouvoir être débusquées par des inspections de routine. 

Par exemple, des agronomes touchant des primes de grossistes ou de fabricants (pratique courante) pourront continuer à déclarer ne pas recevoir de rémunération variable de la part de leur employeur. Et qu’en sera-t-il d’agronomes propriétaires d’agences de distribution d’engrais et de pesticides, auteurs en toute impunité de plans de fertilisation et de recommandations de pesticides ?

Et même si l’OAQ pouvait monter une preuve solide pour de rares cas, il avoue son impuissance : il n’existe aucun moyen d’obliger les employeurs à cesser la rémunération variable.

Entre-temps, combien coûteront aux membres toutes ces démarches, ces registres, ces enquêtes et autres « sensibilisations » ? Et ce, sans avoir même commencé à corriger le vrai problème.