« Il est plus sûr d’être craint que d’être aimé », disait Machiavel dans son célèbre ouvrage Le Prince. Visiblement, ce slogan sied mal à notre premier ministre qui donne souvent l’impression de vouloir être l’ami de tout le monde et dont les larmes versées au Parlement ont souvent fait la manchette.

Marc Tremblay Marc Tremblay
Montréal

Des larmes, il en a aussi versé lors de son premier discours à l’ONU, une stupéfiante logorrhée typique de notre premier ministre qui visait, semble-t-il, à entamer une réconciliation avec les autochtones. Tu parles… Depuis, quelle cruelle ironie : ça n’a jamais été aussi mal avec les Premières Nations. Il y a eu les insatisfactions autochtones envers le projet Trans Mountain, l’affaire Wilson-Raybould et maintenant, cette invraisemblable saga autour du Coastal GasLink. De quoi tourner en bourrique notre pauvre Justin, dont la philosophie politique est sans doute plus proche de celle du Petit Prince de Saint-Exupéry que de celle du Prince de Machiavel.

Et pendant ce temps, le peuple canadien attend toujours un début de solution à une crise qui perdure depuis maintenant deux semaines. Certains commencent même à s’ennuyer du père qui, en 1970, pendant la crise d’Octobre, lançait à un journaliste de la CBC son célèbre « just watch me », affichant ce petit côté macho qu’il ne détestait pas employer devant ses contradicteurs.

Mais Justin n’est pas Pierre et les temps ont bien changé, sauf pour certains chefs héréditaires autochtones qui évoquent des traditions si lointaines qu’il faut, pour les trouver, creuser encore plus loin que pour enterrer la hache de guerre.

Je parlais d’ironie. En plus de la rebuffade de ceux qu’il cherche à défendre, les autochtones, l’autre ironie de cette crise est qu’en défendant un autre héritage du père, celui-là moins autoritaire, le multiculturalisme, les droits de la personne, l’ouverture aux minorités, Justin Trudeau se soit en quelque sorte « peinturé dans le coin ».

S’il utilise la manière forte, s’il fait respecter l’État de droit comme son père l’a fait dans le passé, il brisera sa promesse de réconciliation, trahira les autochtones et toutes les minorités victimaires dont il se réclame. 

À l’inverse, s’il cherche comme il l’affirme à négocier coûte que coûte sans ultimatum et sans plan B (l’usage de la force, en l’occurrence…), il risque de mettre en place les jalons de la prochaine crise en invitant tous les insatisfaits du régime, et ils sont nombreux, à aller bloquer chacun à leur tour leur petit bout de chemin.

Il deviendra ainsi le Robert Bourassa de son époque (celui que son père qualifiait de « mangeux de hot-dogs ») qui, traumatisé par les crises syndicales de ses premières années en politique, fuyait la confrontation à tout prix. C’est cette crainte qui, en 1990, le poussa à négocier pendant d’interminables semaines, jusqu’à envoyer son ministre John Ciaccia signer une humiliante entente avec des gens masqués. 

Machiavel a dû se retourner dans sa tombe… Ce qui ne l’empêcherait pas de répéter une autre de ses célèbres phrases : « Pour prévoir l’avenir, il faut connaître le passé, car les évènements de ce monde ont en tout temps des liens aux temps qui les ont précédés. »

Voilà une citation dont raffolent probablement les chefs héréditaires et à laquelle nous devrions collectivement réfléchir afin de nous éviter des lendemains difficiles.

Mais dans ce monde où la rectitude politique sert de philosophie politique et où les rapports de force sont renversés au profit de l’idéologie victimaire, Freud serait sans doute une meilleure référence que Machiavel.

Seule la psychanalyse pourrait nous faire comprendre comment une poignée d’individus se réclamant d’une tradition datant de la préhistoire, et qui ne fait même pas consensus dans leurs propres communautés, peut bloquer un pays avancé de 37 millions d’habitants. Et, incidemment, seul Freud pourrait aussi nous expliquer pourquoi ce qui faisait la force du père est devenu, 50 ans plus tard, ce qui fait la faiblesse du fils.