Soyons honnête, qui avait entendu parler des Wet’suwet’en avant que les chemins de fer ne soient pris d’assaut par des Autochtones un peu partout à travers le pays ? Très peu de gens.

Isabelle Picard Isabelle Picard
Ethnologue

Pourtant, le campement Unist’ot’en a été mis en place dès 2010. Le but ? Empêcher TransCanada de commencer les travaux liés à son projet de gazoduc Coastal GasLink, un projet privé de 6,6 milliards de dollars.

Ce gazoduc, empiétant sur le territoire des Wet’suwet’en, doit alimenter l’expansion d’une usine de gaz naturel liquéfié à Kitimat, en Colombie-Britannique. Selon Greenpeace, les émissions de gaz à effet de serre évaluées pour le projet représenteraient au bas mot l’équivalent de plus de 856 831 nouvelles voitures sur les routes.

Or, les chefs héréditaires, dont le rôle a été confirmé par la Cour suprême du Canada, s’opposent au projet.

En effet, lors de ce jugement de 1997, la justice a déclaré que la nation n’avait jamais cédé son territoire traditionnel, reconnaissant du même coup les chefs héréditaires comme ayant autorité sur leur territoire.

Donc, le conseil de bande – imposé de façon non démocratique par la loi sur les Indiens – pour les affaires courantes, et les chefs héréditaires pour les territoires traditionnels. On se divise ainsi devant un gouvernement canadien loin d’être innocent dans la présente situation.

Le 2 octobre 2018, le gouvernement fédéral et celui de la Colombie-Britannique ont approuvé le projet Coastal GasLink, et ce, sans le consentement des chefs héréditaires. En agissant ainsi, les gouvernements faisaient non seulement fi de la décision de la Cour suprême de 1997 mais allaient à l’encontre de la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones, loi pourtant adoptée par lesdits gouvernements.

PHOTO LARS HAGBERG, LA PRESSE CANADIENNE

Un drapeau canadien et des symboles des Premières Nations ont été déposés sur la voie ferrée près de Belleville, en Ontario, en soutien aux Wet’suwet’en.

On tente alors des pourparlers de la dernière chance, on n’arrive pas à une entente et la GRC s’en mêle à nouveau, démantelant le camp. Réconcilia-quoi ?

Depuis, on bloque des chemins de fer en appui.

Ce n’est pas nouveau, les Autochtones protestent depuis que l’homme blanc est arrivé. Tantôt par des raids, des guerres, des actions en justice, des grèves de la faim, des manifestations et des blocus.

En fait, le premier blocus ferroviaire remonterait avant même l’arrivée du Canadien Pacifique.

En effet, en 1874, le gouvernement du Canada autorise la construction d’une ligne de télégraphe entre Thunder Bay, en Ontario, et Cache Creek, en Colombie-Britannique, ligne essentielle à la construction du chemin de fer du Canadien Pacifique qui suivra. Or, cette ligne passe sur des territoires autochtones non cédés.

En 1875, des chefs cris ainsi que plusieurs Autochtones empêchent l’équipe de construction du télégraphe d’aller plus loin. Le train transportant l’équipement nécessaire à l’exercice est rejoint près de Fort Carleton et les Autochtones somment le responsable d’ordonner l’arrêt des travaux. Vingt-cinq tentes sont érigées à proximité des travaux en guise de protestation. Nous connaissons le dénouement de cette histoire.

De tels exemples d’empiétement des territoires autochtones, il y en a des dizaines dans l’histoire du Canada. Juste pour la communauté mohawk de Kahnawake, on a fait passer un chemin de fer, une autoroute, un pont, des lignes d’Hydro-Québec, sans parler de la construction de la voie maritime du fleuve Saint-Laurent, empiétant sur une partie des terres de la communauté, expropriant des familles, et changeant le mode de vie de cette communauté.

Aux États-Unis, où ils ont aussi fait passer les chemins de fer sur la plupart des territoires autochtones, la philosophie était claire : en agissant ainsi, les Autochtones seront mis en contact avec la civilisation. Ils appellent ça une discipline corrective rigide. Or, ne dit-on pas que quand nos voisins toussent, on attrape le rhume ? Je ne serais pas surprise qu’une telle vision ait traversé la frontière puisque la situation s’est répétée en sol canadien.

Et maintenant, on utilise les chemins de fer qui serpentent à travers nos communautés pour se faire entendre, comme un symbole de rejet d’une constante colonisation.

Or, comment faut-il faire pour attirer l’attention sur des enjeux liés à la protection des territoires et au respect des jugements et du droit quand on ne nous écoute pas ? Ici, il faut rappeler que le camp Unist’ot’en a été établi il y a DIX ans et qu’une route alternative a été proposée en guise de solution, rejetée par la compagnie.

Faire la bonne chose n’est pas facile mais est-ce que les Autochtones n’ont pas déjà été très patients ? Rappelons au passage que la crise d’Oka a eu lieu il y a 30 ans. Une crise qui s’est bâtie sur des fondations très semblables à celle des Wet’suwet’en. Est-ce que les choses ont vraiment évolué en matière de respect des droits territoriaux ?

Ce « Shut down Canada », pas certaine que ce soit la solution, ni pour l’un ni pour l’autre. Mais quand on a tout essayé, il reste quoi ? Ces blocus se veulent un symbole bien plus grand que cette ligne de gaz naturel. Ils sont une réponse claire à la réconciliation du premier ministre Trudeau. Une réconciliation qui ne fonctionne simplement pas. Une relation qui ne peut s’opérer selon les mêmes vieux barèmes inscrits dans une loi désuète, dans une attitude de loi et d’ordre dictée avec autorité par la plus grande des deux parties en cause.