Ce n’est pas une bonne semaine pour les relations entre Ottawa et les Premières Nations.

Tasha Kheiriddin Tasha Kheiriddin
Collaboration spéciale

Des manifestants opposés au gazoduc Coastal GasLink, sur le territoire de la nation wet’suwet’en en Colombie-Britannique, ont bloqué 150 trains de marchandises en Colombie-Britannique et en Ontario. Près de 25 000 voyageurs n’ont pas pu utiliser les services de VIA Rail dans le couloir Québec-Windsor. Un service de train de banlieue à Montréal a été arrêté pendant deux jours. Les manifestants ont bloqué l’entrée de l’Assemblée législative de la Colombie-Britannique, malmenant un groupe d’employés et de journalistes. Des manifestations ont éclaté sur la colline parlementaire, plusieurs bureaux de ministres fédéraux ont été occupés et les manifestants menacent maintenant de prendre d’autres mesures si leurs demandes ne sont pas satisfaites.

Et que dit notre premier ministre ? « Il faut respecter les lois du Canada », mais de façon « paisible », a déclaré Justin Trudeau en entrevue à Radio-Canada. « Je vais avoir un appel avec plusieurs ministres plus tard aujourd’hui pour faire un suivi sur ces enjeux, ces manifestations, à travers le pays. »

Un suivi ? Sérieusement ?

En quête d’un siège non permanent au Conseil de sécurité de l’ONU, pas question d’interrompre sa tournée en Afrique et aux Caraïbes pour s’occuper d’une crise intérieure grandissante ! Une crise qui implique un dossier qu’il avait décrit comme « primordial » lorsqu’il a fait campagne en 2015.

À l’époque, les Premières Nations croyaient qu’il le pensait vraiment. Beaucoup l’ont soutenu avec leur cœur et leurs votes. Puis vint l’affaire Jody Wilson-Raybould, le manque de progrès sur les avis d’ébullition d’eau potable, la débâcle que fut l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées, et le sentiment que, peut-être, sa préoccupation pour les Premières Nations était plus manifeste que substantielle.

Oui, il doit être de loin plus agréable de rencontrer des leaders mondiaux à l’étranger que d’affronter la situation à la maison. Surtout quand cette musique n’est pas forcément ce qu’elle semble être. Les manifestants décrivent le différend Wet’suwet’en comme un différend entre les gouvernements, Coastal GasLink et la nation wet’suwet’en. D’un côté, une Première Nation combattant un pipeline qui, selon elle, endommagera ses terres et ses eaux. De l’autre, une puissance coloniale et une entreprise qui ne les a pas consultés.

Mais à la base, il s’agit en fait d’un différend entre les membres de la nation wet’suwet’en eux-mêmes. D’une lutte pour le contrôle, pour qui parlera au nom de leur nation. Et la gouvernance future de toutes les Premières Nations du Canada pourrait bien être touchée par ses résultats.

Dans une entrevue avec la CBC, Bonnie George, membre de la communauté des Wet’suwet’en et employée de Coastal GasLink, a dit : « Il y a pas mal de soutien pour ce projet. Mais les gens ont peur de s’exprimer parce que, au cours des dernières années, les gens qui [ont] pris la parole ont été soit ostracisés, ridiculisés, intimidés, harcelés, menacés et traités de traîtres – de vendus. »

Selon elle, « il y a un petit groupe de membres de la nation wet’suwet’en qui ne soutient pas les projets… Il y a beaucoup de soutien de la part des membres de Wet’suwet’en dont plusieurs travaillent sur les projets. Ils ne peuvent pas aller au travail à cause du blocus. »

La version des faits de Mme George est confirmée par un reportage du Réseau de télévision des peuples autochtones (APTN), qui jette plus de lumière sur des divisions qui datent depuis longtemps. Troy Young, membre de la communauté des Wet’suwet’en né à Smithers, en Colombie-Britannique, qui vit maintenant dans l’île de Vancouver, déclare : « Il existe un véritable fossé dans la communauté. C’est triste, je suis d’accord avec les gens qui sont antipipeline, mais j’ai le droit de vaquer à mes occupations. »

Gary Naziel, un chef héréditaire qui travaille pour Kyha Resources Inc., fut à la tête du conseil élu lorsque la communauté a signé une entente sur les avantages sociaux avec Coastal GasLink. Il a déclaré a APTN que la majorité des membres de la communauté de Witset a voté en faveur du pipeline. « Tout le monde a voté, tout le monde a eu son mot à dire », a déclaré Naziel de son domicile de Witset. « La décision finale revenait au conseil. »

Mais le pipeline n’a pas l’approbation de tous les chefs héréditaires. Certains affirment que les lois ancestrales leur donnent le contrôle sur leur territoire non cédé, pas des dirigeants élus. 

« Les bandes n’ont de compétence qu’à l’intérieur des limites de la bande », a déclaré le chef héréditaire Na’Moks du clan Tsayu. « Notre loi dit que ce projet ne peut pas se réaliser sur le territoire. »

Et c’est le cœur du problème. Les Wet’suwet’en dissidents affirment que leur système héréditaire prime sur le conseil de bande élu, un système qui, selon eux, a été imposé par la Loi sur les Indiens. Mais la question que personne ne pose est la suivante : est-ce qu’un système héréditaire, et celui-ci en particulier, est la meilleure forme de gouvernement pour les Wet’suwet’en en 2020 ? Un système de gouvernement mis en place il y a des centaines d’années sert-il encore adéquatement sa communauté ou la société aujourd’hui ?

PHOTO JASON FRANSON, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Des chefs héréditaires de la nation wet’suwet’en manifestent contre le projet Costal GasLink le 10 janvier dernier à Smithers, en Colombie-Britannique.

Les pays du monde entier ont eu des systèmes de gouvernement héréditaires pendant des milliers d’années, qui ont été pour la plupart démantelés de manière souvent violente, et sont progressivement passés à un système de représentation élue. Et au sein des nations, les systèmes évoluent également. Le Québec a jonglé avec l’idée de quitter le Canada lors de deux référendums. Les provinces canadiennes ont envisagé de changer notre propre système de scrutin majoritaire uninominal pour un gouvernement représentatif proportionnel. Rien n’est figé dans le béton !

Dans le cas des Wet’suwet’en, il est vrai que leur système de gouvernance a été modifié sans leur consentement.

Mais si une majorité des membres des Wet’suwet’en préfèrent maintenant un système élu à un système héréditaire, ne devraient-ils pas avoir le droit de façonner ce gouvernement ?

Et s’ils le font, toutes les Premières Nations ne devraient-elles pas avoir le droit d’explorer également d’autres formes de gouvernement ?

Les membres de la communauté wet’suwet’en doivent avant tout résoudre ce problème de gouvernance. Peut-être qu’ils choisiraient un système différent, peut-être pas. Mais cette conversation doit avoir lieu, car elle touche également l’autre nation avec laquelle ils doivent vivre : le Canada.

Vivre ensemble

Trouver un moyen de vivre ensemble est d’une importance capitale pour les deux sociétés. Personne ne profite des blocus, de la violence et de l’instabilité. Les investissements qui pourraient aider à la fois les Premières Nations et le Canada en souffrent.

Quant au Canada, il porte également sa part de responsabilité. Nos dirigeants fédéraux ne peuvent pas simplement appeler à une résolution pacifique sans s’asseoir avec les dirigeants des Premières Nations et trouver un moyen – et un calendrier – pour résoudre nos différends.

La bonne volonté et le leadership doivent venir des deux côtés. D’ici là, les trains – et les progrès – resteront bloqués sur les voies ferrées.