Dans les débats souvent déchirants qui traversent les mouvements sociaux, il est caractéristique de voir des groupes dissidents se draper du manteau de l’universalisme, de l’unité et de la solidarité, pour justifier leurs propres positions et expliquer les raisons qui les ont conduits à sortir d’une organisation pour en créer une autre.

Yolande Cohen Yolande Cohen
Historienne, UQAM

Les exemples abondent dans l’histoire du mouvement ouvrier, par exemple, mais aussi dans l’histoire des féminismes depuis la fin du XIXe siècle. L’argumentation développée par les auteures du texte paru dans Le Devoir du 4 février relève d’une logique semblable. 

Ancienne dirigeante de la Fédération des femmes du Québec (FFQ), l’une des auteures de ce texte collectif reproche à cette dernière d’avoir opté pour la défense des travailleuses du sexe au lieu de condamner la prostitution comme le lieu de l’exploitation des femmes. Cette divergence de vues, certes importante, l’a toutefois conduite à quitter cette organisation pour fonder un autre groupe, Pour les droits des femmes (PDF) du Québec, qui défendrait un féminisme universaliste, tandis que la FFQ propose un féminisme particulariste… 

Cette démarche me semble biaisée, car elle vise à justifier une position qui est tout autant particulariste. 

Cette « mise au point » s’inscrit dans un contexte où la FFQ est fragilisée par la position de sa présidente, qui a outrepassé son rôle en tenant des propos pour le moins déplacés sur les violences patriarcales. Mais est-ce pour autant le moment de jeter l’anathème sur la FFQ, une organisation qui représente les groupes de femmes depuis plus de 50 ans ?

Sur cette question qui divise les féministes depuis au moins un siècle, il y a lieu de s’interroger sur les façons d’aborder la prostitution/travail du sexe. Ne peut-on imaginer que plusieurs visions puissent coexister au sein d’une Fédération, dont le but est en effet de fédérer plusieurs groupes et plusieurs perspectives ? Ne peut-on imaginer une place pour défendre les travailleuses du sexe et les organismes qui s’en réclament, et une autre pour condamner les proxénètes et ceux et celles qui se livrent à l’exploitation sexuelle, par exemple, des mineures, et des femmes des minorités ?

La FFQ, dont les membres de l’exécutif et la présidente sont élues, ne pouvait-elle être cette organisation parapluie qui abrite toutes ces positions, sans elle-même devoir le faire ? En fait, ce clivage recouvre d’autres divisions, en particulier entre femmes privilégiées (celles que l’on appelait bourgeoises auparavant) et femmes opprimées.

Débat sur l’intersectionnalité

Les auteures s’opposent aussi à l’intersectionnalité, qui ne serait selon elles une perspective d’émancipation que pour les femmes des minorités sexuelles ou ethno-religieuses, et préconisent, quant à elles, un féminisme des droits égaux pour toutes les femmes, d’où leur conception d’un féminisme universaliste. Cette interprétation très singulière de l’intersectionnalité vise à en faire un repoussoir des revendications plus globales des femmes, qui ne seraient plus prioritaires.

Or, là encore, pour moi qui étudie les mouvements de femmes contemporains, ce genre de débat est fréquent mais n’empêche pas des actions communes entre groupes aux visions divergentes. Des groupes peuvent considérer que la défense des femmes autochtones et des personnes trans est prioritaire, tandis que d’autres peuvent mettre de l’avant le combat pour l’équité salariale, les garderies, ou encore la lutte contre les violences faites aux femmes. Tous ces combats ne s’opposent pas et quand ils se combinent, ils deviennent des éléments déclencheurs des grandes transformations sociales.

C’est ainsi que les mouvements féministes aux visées divergentes mais à l’action commune ont réussi à déstabiliser les institutions patriarcales du XXe siècle.

Mais les militantes qui ont choisi de quitter la FFQ pour fonder PDF avaient encore un autre dilemme qui semblait déterminant dans leur décision de partir. La question de la laïcité, pour ne pas dire l’opposition tranchée entre féministes sur le voile, a conduit à la scission. Pour le PDF, l’oppression des femmes par les religions est un aspect essentiel de leur vision féministe, tandis que pour la FFQ, le droit à la liberté de religion des femmes est vital.

Pourtant, ce n’est pas la première fois que la FFQ fait face à pareil dilemme. Lors du premier référendum sur la souveraineté, Sheila Finestone, alors présidente de la FFQ, avait pris position pour le Non. Aussitôt contestée de l’intérieur, elle a dû rapidement laisser sa place, car des militantes ont réorienté la Fédération pour prendre en compte la perspective souverainiste féministe. Quatorze ans plus tard, cette tendance est devenue majoritaire, et Françoise David a été élue présidente.

Aussi est-il intéressant de constater que ces mouvements de balancier traduisent bien la plasticité de ces organisations qui, finalement, représentent à chaque moment une expression particulière du mouvement.

À tout le moins, l’opposition qui est faite entre féminisme universaliste et féminisme particulariste me semble inutilement clivante et pas nécessairement éclairante pour comprendre les grandes questions qui traversent les féminismes contemporains.