Le Québec commémore le troisième anniversaire de la tuerie à la Grande Mosquée de Québec, qui a eu lieu le 29 janvier 2017.

Hassan Guillet Hassan Guillet
Avocat à la retraite et ingénieur

Cette tuerie a laissé six pères de famille tués, six veuves, 17 orphelins et un père de famille tétraplégique. Plusieurs personnes qui étaient à la mosquée au moment de la tuerie seront traumatisées pour la vie.

Des activités de commémoration ont eu lieu partout au Canada. Cependant, toutes ces activités et toute la solidarité du monde ne pourront pas ramener à une veuve son mari ou à un orphelin son père.

Néanmoins, même si on ne peut rien faire pour les morts, on peut et on doit faire quelque chose pour les vivants.

Nous devons agir collectivement pour protéger notre société des préjugés, de la haine et de la violence.

Nous avons fait du chemin depuis le 29 janvier 2017, mais le chemin qui nous reste à parcourir est long. Voici mes constatations du progrès que nous avons fait et les défis qui nous restent à soulever.

1. Auparavant, les Québécois de confession musulmane étaient souvent considérés comme les représentants du monde musulman et, par conséquent, tenus responsables de tout acte blâmable commis par un musulman dans le monde. Cette accusation par association est heureusement moins visible aujourd’hui dans notre société.

2. Auparavant, plusieurs associaient le terrorisme à l’islam. Maintenant, on peut dire qu’il y a un grand courant populaire qui réalise que le terrorisme n’a ni religion ni nation. Le terrorisme est un crime et ses auteurs doivent rendre compte de leurs crimes.

3. La tuerie de Québec a encouragé certaines personnes à faire du Québec bashing en essayant de traiter les Québécois de xénophobes ou d’islamophobes.

À cet égard, on peut signaler qu’avant la tuerie de Québec, il y a eu celle de l’église de Charleston en 2015 et après Québec, il y a eu la tuerie de la synagogue de Pittsburgh en 2018, la tuerie qui a fait 51 morts dans les deux mosquées de Christchurch en Nouvelle-Zélande en 2019, ainsi que bien d’autres tueries dans le monde. 

Tout comme il ne faut pas blâmer tous les musulmans pour des crimes que certains musulmans commettent, il ne faut pas tenir tous les Québécois responsables du crime commis à la Grande Mosquée de Québec.

4. Plusieurs églises, synagogues, mosquées, et organisations de la société civile ont pris l’initiative en 2019 de consacrer la dernière semaine du mois de janvier de chaque année à la sensibilisation du fait musulman dans la société québécoise.

Cette année, nous avons organisé la deuxième tenue de la semaine de sensibilisation musulmane du 25 au 31 janvier. L’objectif de cette semaine n’est pas religieux et ne vise pas à expliquer l’islam aux non-musulmans. L’objectif est plutôt de mettre l’accent sur les Québécois de confession musulmane comme citoyens qui ont les mêmes aspirations, les mêmes droits et les mêmes obligations que tous les autres membres de la société.

5. Malgré le progrès, il ne faut pas perdre de vue que l’intégration et le vivre-ensemble ne réussiront pas comme nous le désirons tant et aussi longtemps que les diplômes et les compétences des néo-Québécois ne seront pas reconnus.

Un ingénieur qui conduit un taxi ou une infirmière qui travaille comme gardienne faute de reconnaissance de leurs diplômes ne pourront pas se sentir citoyens à part entière.

6. On ne peut passer à côté de l’effet de la loi sur la laïcité sur le tissu social de notre société et les relations entre les Québécois de confession musulmane et la société d’accueil.

C’est l’atmosphère que cette loi a créée qui cause le malaise beaucoup plus que la loi elle-même. 

Malheureusement, plusieurs veulent faire dire à la loi beaucoup plus que ce qu’elle dit elle-même. D’où le harcèlement que beaucoup de musulmans et surtout de musulmanes vivent dans leur quotidien.

La propagande haineuse, les amalgames et les accusations de refus d’intégration s’accumulent dans les médias, les médias sociaux et même les contacts directs entre citoyens. Je crains un retour à l’atmosphère qui régnait au Québec avant le 29 janvier 2017, qui a sans doute contribué à la tragédie qui a marqué l’histoire de notre société.

7. Un des plus grands défis de notre société est encore le rôle que doivent jouer les médias et les réseaux sociaux dans le projet du vivre-ensemble. Nous avons une responsabilité collective de trouver un équilibre entre la liberté d’expression et la nécessité de lutter contre la désinformation, la culture de la haine et la diabolisation de l’autre.

Finalement, c’est avec le dialogue qu’on va respecter la mémoire de nos martyrs et qu’on va réussir à offrir à nos enfants un avenir libre de préjugés, de haine et de violence. Nous ne pouvons rien faire pour les morts, mais nous devons protéger les vivants.