Deux événements ont marqué pour moi l’année 2018 : j’ai commencé à travailler comme gestionnaire de projet pour GHGSat, une entreprise spécialisée dans la construction de satellites de surveillance des gaz à effet de serre, et l’ONU a publié le rapport SR15, qui avance qu’il ne nous reste que 12 ans pour stopper les changements climatiques.

Emilie Hamel Emilie Hamel
Vice-présidente des opérations, GHGSat

À l’époque, j’avais l’impression que notre planète et moi étions engagées dans une lutte perdue d’avance, avec à l’horizon une date fatidique. Pourtant, aujourd’hui, moins d’un an après les prévisions alarmantes de l’ONU, je suis convaincue que nous avons plus de raisons que jamais de nous montrer optimistes.

Cet optimisme renouvelé trouve sa source dans nos avancées sociales et scientifiques. Dans les dernières années, nos sociétés sont devenues de plus en plus conscientisées et mobilisées au sujet des changements climatiques. Une toute nouvelle génération de jeunes activistes comme Greta Thunberg prend son envol au même moment que se produisent d’importantes percées technologiques dans la lutte contre les changements climatiques.

La construction d’Iris, le deuxième satellite de GHGSat, était le premier projet que j’ai supervisé du début à la fin. À mesure que je travaillais sur la conception et le peaufinage d’Iris, je suis devenue de plus en plus confiante en la capacité du satellite à réussir sa mission, et l’attachement que je ressentais pour lui avait quelque chose de presque maternel.

Comme un enfant, Iris est le produit des leçons transmises par les générations qui l’ont précédée. Elle est conçue pour surveiller davantage de sites que les modèles antérieurs, à une fréquence plus élevée et à un coût de fonctionnement minime comparativement aux technologies traditionelles de surveillance des émissions. Les améliorations qu’apporte Iris en matière de collecte et de disponibilité des données nous permettront d’obtenir des renseignements inédits sur la nature des émissions de gaz à effet de serre. Le satellite rapproche aussi GHGSat de son objectif de créer un répertoire mondial de données sur les émissions, ce qui serait en soi une innovation. Les données permettent aux gens de s’éduquer et de s’outiller.

Cette démocratisation du savoir améliorera notre compréhension des émissions et aidera à publiciser nos découvertes, deux ingrédients essentiels à l’obtention de résultats concrets.

Les progrès en matière de réduction des émissions croîtront de façon exponentielle. De la même façon que la campagne de Greta Thunberg a inspiré toute une vague de jeunes passionnés, Claire et Iris ont ouvert la voie à la conception d’une nouvelle gamme de satellites. D’ici 2022, GHGSat mettra en orbite 12 autres satellites et augmentera rapidement le rythme de sa production afin qu’une constellation d’appareils puisse surveiller les émissions depuis l’atmosphère. Pour vous donner un ordre de grandeur, GHGSat n’aura produit que trois satellites entre 2016 et 2020 : Claire, Iris et Hugo. Cette accélération de la construction est la conséquence directe de la standardisation de nos pratiques. Ce n’est pas en vain que notre rythme de production des premières années a été plutôt laborieux. Cette période nous a permis de nous doter d’un ensemble solide d’exigences et de nous familiariser avec nos instruments.

À mesure que nous continuons d’améliorer nos connaissances technologiques, la demande pour la surveillance par satellite croît aussi. À l’heure actuelle, un satellite ne peut observer un site qu’une fois toutes les deux semaines. Il faut donc urgemment accroître la capacité de surveillance de nos appareils. Il est tout particulièrement crucial de pouvoir suivre les fuites de méthane si nous voulons empêcher les dommages environnementaux évitables. Ce gaz a un pouvoir réchauffant 84 fois plus élevé que le CO2 sur une période de 20 ans, et il est responsable de 25 % du réchauffement causé par l’humain à l’échelle de la planète.

En 2015, des travailleurs de l’entreprise SoCalGas ont signalé une fuite de gaz dans le champ pétrolifère d’Aliso Canyon. Cet incident a pris de l’ampleur jusqu’à devenir la plus importante fuite de gaz jamais enregistrée aux États-Unis, et des mois de travail furent nécessaires pour la colmater. Plus de 100 000 tonnes de méthane ont ainsi été relâchées dans l’atmosphère, et les ressources naturelles ainsi perdues se chiffrent dans les dizaines de millions de dollars. Les dommages à l’environnement étaient quant à eux incommensurables.

C’est précisément ce genre de fuites que GHGSat cherche à repérer et à arrêter. Avec cet arsenal amélioré de 12 satellites dans les deux prochaines années, nos clients seront en mesure d’agir plus vite que jamais en cas de fuite.

Même s’il est essentiel d’organiser une réponse immédiate aussitôt qu’une fuite est déclarée, il s’agit malgré tout d’une approche réactive. L’évolution de la technologie reposant sur l’intelligence artificielle (IA) au cours des dernières années a permis de concevoir une méthode préventive de réduction des émissions. GHGSat est capable, par le recours à l’IA et à diverses sources de données pertinentes, de déterminer avec précision les endroits où des fuites de gaz sont fortement susceptibles de se produire, et ainsi d’indiquer aux clients où consacrer leur attention et leurs ressources. Avant ces avancées en IA, un tel travail aurait été impossible, puisque traiter ces données aurait nécessité des millions d’analystes humains. L’automatisation et l’apprentissage machine ont mis ce genre de travail à notre portée, et le temps de traitement requis a beaucoup diminué récemment.

Malgré les doutes que j’entretenais à l’origine quant à notre capacité à lutter contre cette catastrophe d’apparence inéluctable, le fait de me plonger dans le projet de lancement de notre satellite Iris est venu progressivement me libérer de mon cynisme. En plus de superviser la production de nos satellites, j’ai travaillé en étroite collaboration avec des clients provenant d’industries aussi variées que l’agriculture ou le pétrole et le gaz. J’ai constaté l’urgence avec laquelle ces entreprises se sont mobilisées pour réagir aux fuites touchant leurs installations. Chaque client a adopté des mesures pour réduire ses émissions, et toutes les fuites de gaz détectées par nos satellites ont été colmatées. Royal Dutch Shell, la plus grande entreprise pétrolière et gazière au monde, a récemment signé un contrat avec GHGSat pour obtenir des données sur les émissions de ses installations aux quatre coins du monde. Bien que ces gestes puissent sembler modestes, ils témoignent cependant d’une unité croissante dans la lutte contre les changements climatiques. Chacun a son rôle à jouer, des jeunes activistes jusqu’aux multinationales du pétrole.

Je ne veux pas pour autant dire que notre travail est terminé ; il ne le sera probablement jamais. Dans ma transformation de sceptique à optimiste, le fil conducteur est toujours demeuré mon sentiment d’urgence. En moins d’un an, des transformations sociales et technologiques considérables peuvent s’opérer, mais d’innombrables catastrophes environnementales peuvent aussi survenir. Que l’on s’appuie sur l’estimation des 12 ans par l’ONU ou sur une autre échéance, il n’en demeure pas moins que le climat se dérègle plus rapidement que progressent nos efforts dans cette lutte. Mais cela ne veut pas dire qu’il est impossible de rattraper notre retard.