Aujourd’hui, les superhéros américains sont partout. Mais sait-on que, dans l’ombre des géants créés par Marvel Comics (Disney) et DC Comics (Warner Bros), il existe quelques superhéros québécois ? Cet article est le dernier d’une série de sept textes.

Philippe Rioux et Jean-Philippe Warren
Respectivement chercheur post-doctorant et professeur à l'Université Concordia

Comment imaginer un superhéros québécois quand l’histoire de la nation s’est construite sur une suite d’échecs ? Voilà la question qui tourmente Laurent Lessard, protagoniste de l’album Automne rouge, publié en 2017 par André-Philippe Côté et Richard Vallerand.

Un jeune Peter Parker québécois

Automne rouge se passe en 1970. L’album raconte la vie de Laurent Lessard. Cet adolescent est la cible, à son école secondaire, des attaques physiques et verbales de Jason Picard, un camarade de classe qui lui fait la vie dure.

Déchiré entre l’admiration qu’il voue à sa mère, militante syndicaliste, et le ressentiment qu’il éprouve à cause de ses nombreuses absences, Laurent trouve du réconfort auprès de sa tante Marie, qui compose elle-même avec son lot de problèmes. Entre son ancienne dépendance à la drogue et une relation amoureuse violente, Marie peine à mener la vie rangée à laquelle elle aspire désormais. Vouée à un destin tragique, elle est assassinée par le voisin des Lessard après avoir refusé ses avances. Comble de malheur, Laurent venait d’apprendre qu’elle était en fait sa mère biologique…

Comme pour faire écho à cette série d’évènements malheureux qui affectent la vie privée de Laurent, le climat social se détériore. Les attentats du FLQ soulèvent l’inquiétude et alimentent des débats houleux en classe.

« Un héros de chez nous »

Dans les mois chauds qui entourent la crise d’Octobre, Michel Lemelin, le professeur de français de Laurent, demande à ses élèves d’inventer « un héros de chez nous ».

Laurent ne sait trop comment répondre à ce devoir. Il est persuadé que « le Québec n’est pas un bon pays pour les héros ». Il lui vient l’idée de puiser dans sa propre histoire familiale pour dessiner la figure d’un héros québécois.

Réunissant les quelques informations qu’il connaît au sujet de son père, mort écrasé par un pylône électrique frappé par la foudre alors qu’il travaillait à la centrale Bersimis-2, il crée Hydroman, sorte de figure paternelle idéalisée qui aurait survécu miraculeusement à une électrocution.

Hydroman dépasse tous les héros du folklore québécois. Il est « plus grand que le géant Beaupré, plus fort que Louis Cyr, plus rapide qu’Alexis le trotteur ».

C’est le superhéros que le Québec n’a jamais eu et sur lequel Laurent aurait voulu pouvoir compter dans sa vie personnelle, afin de ne plus être victime d’intimidation.

Un héros autochtone

Il se trouve que Jason Picard, le tortionnaire de Laurent, est autochtone. Vivant dans une famille modeste, Jason est fâché de devoir créer un superhéros québécois. Pour lui, un tel devoir scolaire revient à trahir ses origines en glorifiant un peuple envahisseur.

Il décide de voler le personnage d’Hydroman à Laurent et de le présenter comme le sien. En prenant à un Québécois « pure laine » quelque chose qui lui appartient, il inverse les rôles historiques attribués à leurs deux peuples. Le conquis devient le conquérant.

Le professeur de Laurent découvre que Jason n’est pas la créateur d’Hydroman. Il lui demande d’inventer un superhéros autochtone. Désemparé devant une telle tâche, Jason se tourne vers nul autre que Laurent pour l’aider à concevoir son personnage.

C’est ainsi que les deux rivaux s’allient pour donner forme à Yawenda (nom qui signifie « la voix » dans la langue huronne-wendat), un superhéros autochtone qui peut se transformer en ours. Chef de l’Armée révolutionnaire du « Kébek », Yawenda milite « pour que les Indiens [sic] aient un pays à eux ».

Dénonciation de la violence superhéroïque

Les superhéros inventés par Laurent et Jason suffisent pendant un certain temps à canaliser leurs émotions. Ces êtres de papier (dessinés comme tel par Vallerand, qui reproduit les lignes des cahiers utilisés par les deux garçons) agissent au départ comme une bouée pour aider les deux adolescents à affronter leur crise d’identité.

Par la suite, les choses se compliquent.

Laurent s’enferme dans le récit qu’il a créé. Guidé par Hydroman, qui lui semble de plus en plus vrai, il incendie l’appartement du copain de Marie pour la venger de son agresseur présumé. Quant à Jason, il imagine pour son héros une mission revancharde. Il invente un récit dans lequel Yawenda, métamorphosé en ours, massacre des hommes blancs qui ont érigé un camp de pêche sur une terre ancestrale.

Accusé pour son crime, Laurent est placé en centre jeunesse. Jason fait lui aussi face à la réprobation populaire. Son texte se retrouve entre les mains d’un annonceur de radio, qui accuse son professeur de fomenter le terrorisme. Lemelin sera congédié par la direction de son école.

La morale des superhéros américains, qui infligent les pires châtiments à leurs ennemis, semble ici récusée. Les gestes criminels commis par Hydroman et Yawenda signent l’échec d’une adaptation québécoise du superhéroïsme violent qui domine chez Marvel ou DC.

Éloge de l’héroïsme ordinaire

Dix ans après les évènements de 1970, les garçons, maintenant adultes, se retrouvent dans un contexte complètement différent. Laurent commence une carrière comme journaliste et doit interviewer Jason, devenu un coureur de calibre olympique.

Ils ne sont plus aidés de leurs superhéros, mais ils semblent être, pour cette raison même, de bien meilleurs modèles.

On peut d’ailleurs parier que Jason, par ses futurs exploits, réussira mieux que tous les superhéros imaginaires à représenter glorieusement le Québec et les Premières Nations.

Œuvre synthèse, Automne rouge réfléchit au second degré à la notion de superhéroïsme et montre sa pertinence d’un point de vue identitaire. Dans cet album, l’émancipation personnelle et collective passe par la transformation de chacune et chacun en héroïne et héros de sa propre histoire.