On a débattu ensemble une grande partie de l’année toi et moi, publiquement ou dans ma boîte de messagerie. Dans les derniers mois, t’as triché un peu ou souvent et tu comptes le refaire. Toutes les raisons sont bonnes pour relâcher. Ton anniversaire, le mariage de ton amie, etc. Sans surprise, tu n’entends pas t’empêcher de te rassembler avec ta famille et tes amis aux Fêtes malgré l’interdiction de le faire. Si ça se trouve, tu lis peut-être ce papier sur ton iPad depuis l’avion ou sur la plage à Punta Cana.

Murphy Cooper Murphy Cooper
Artiste contextuel

Bon, écoute. Que tu choisisses de faire fi des avis et recommandations de la Santé publique, c’est une chose. C’est pas moi qui t’en empêcherai. Mais un truc qui me fatigue chez toi, c’est que tu n’acceptes pas d’être critiqué. Tu n’acceptes pas qu’on te dise que tu prolonges les mesures sanitaires en n’en faisant qu’à ta tête. Tu n’acceptes pas non plus qu’on te rappelle ponctuellement que tu mets constamment les autres en danger.

Même si c’est pas toi qu’on pointe du doigt directement, t’es toujours le premier à réagir nerveusement. T’es sur la défensive. Tu cherches à négocier avec nous, tu souhaiterais qu’on adapte les règles au fur et à mesure et en fonction de ton nouveau besoin viscéral du moment. Tu voudrais pouvoir tricher la conscience en paix, être exempt de tout regard et jugement. Tu gères mal la culpabilité.

Tu ne supportes pas de savoir que, collectivement, c’est mal vu de voyager pendant une pandémie. Tu dis faire les frais du travel shaming. J’ai même vu certains se plaindre de devoir pratiquer le « voyage fantôme » – partir en douce sans laisser la moindre trace de son périple sur les médias sociaux – pour éviter de subir un possible backlash à leur retour au pays.

T’aimerais que l’opinion publique penche en ta faveur. Tu tolères pas de savoir que tu déçois ou même que des gens puissent être en colère contre toi. T’as l’habitude de sentir que t’es « du bon côté ». T’es peut-être une personne brillante et avisée. De nature progressiste et altruiste. Plusieurs enjeux sociaux sont au cœur de tes préoccupations. Au fond, je comprends que t’aimerais qu’on reconnaisse que t’as de bonnes raisons de voyager ou d’aller voir ta famille. T’as besoin de prendre une pause, de t’évader, etc. La pandémie est dure sur le moral. Mais c’est pareil pour tout le monde. Pareil pour les infirmières qui devront écoper de tes choix durant tout le mois de janvier, notamment.

Si tu n’entends pas te priver maintenant alors que les hôpitaux sont sur le point de craquer, je vois mal comment tu aurais pu te priver cet été alors que les cas et les hospitalisations étaient au plus bas. Je présume donc que t’as profité abondamment de la saison estivale pour voir ta famille, tes amis, souper au resto, prendre un verre dans un bar, partir sur la route, découvrir la province ou séjourner en Gaspésie. Estime-toi chanceux, tout le monde n’a pas pu s’en permettre autant. Tu m’excuseras si je suis moins apte à t’entendre quand tu m’expliques combien ce voyage est important pour ta santé mentale.

Je ne suis pas fan de cette expression mais je n’ai pas trouvé mieux : tu veux le beurre et l’argent du beurre. Tu veux pouvoir vivre égoïstement sans même que l’on puisse relever le caractère égoïste de tes décisions.

Mais je m’explique mal ton étonnement. On avait pourtant établi collectivement en début de crise qu’il était égoïste et irresponsable de voyager pendant une pandémie. Et pas seulement pour des raisons sanitaires. C’est indécent de flasher des photos de toi tout sourire dans le Sud alors que les délestages sont commencés, les infirmières sont à bout, les artistes privés de leur passion, les commerces forcés d’annoncer leur fermeture à tour de rôle et la crise du logement exacerbée par la pandémie. Tous dans le même bateau, tu disais ? D’autant que, même si tu jures avoir scrupuleusement sélectionné ta destination au préalable et promets d’être hyper vigilant, tu participes quand même à normaliser le voyage récréatif au beau milieu d’une deuxième vague.

T’as fait fi du puissant cri du cœur du DFrançois Marquis et des appels répétés de la Santé publique qui t’exhortaient à rester chez toi. À ce stade-ci, il serait malhonnête de prétendre que tu ne savais pas. T’as fait ce choix délibéré en toute connaissance du sérieux de la situation. Un choix égoïste et irresponsable qui, souhaitons-le, n'aura pas trop de conséquences sur le système de santé et nos personnes vulnérables.

Maintenant, je crois que la moindre des choses serait d’assumer. Ne tente pas de débattre ou de négocier avec nous quand on se montre découragés par ceux qui trichent. On est fatigués nous aussi. Fatigués de voir nos efforts être systématiquement annulés par ceux qui n’en font qu’à leur tête depuis des mois. On ne cessera pas de faire connaître notre mécontentement seulement pour que tu puisses feeler moins cheap à ton retour des vacances. Si tu feeles cheap, c’est ton problème. Pas le nôtre. Ça passera au bout de quelques jours, t’inquiète.