Faut-il encadrer ou abolir la violence sexuelle ? C’est essentiellement à ce genre de débat théorique et déconnecté de la réalité que nous invitent des faiseurs d’opinions à chacune des multiples fois que l’industrie du sexe est secouée par un scandale impliquant des crimes contre la personne.

Jennie-Laure Sully Jennie-Laure Sully
Organisatrice communautaire, Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle (CLES)

Chaque fois, des commentateurs de l’actualité et des militants se disant soucieux de créer une société inclusive refusent de discuter du fait que la violence est la norme et non l’exception dans l’industrie du sexe.

Le plus récent exemple de cette posture idéologique est le plaidoyer propornographie auquel s’est récemment livrée Émilie Nicolas dans Le Devoir. Selon l’un des arguments mis de l’avant par la chroniqueuse, vouloir abolir la pornographie équivaudrait à vouloir abolir l’agriculture (!) ou la sexualité humaine elle-même… Évacuant tout l’aspect technologique de la définition de la pornographie, Émilie Nicolas réduit celle-ci à la simple « stimulation de l’imagination sexuelle par des images ». Ce faisant, elle ignore les nombreuses études démontrant que loin de stimuler l’imagination sexuelle, la pornographie la restreint ou s’y substitue engendrant ainsi des dysfonctionnements relationnels et sexuels.

De façon plus large, depuis les luttes menées par les féministes contre les pornocrates dans les années 70 à 80, l’argumentaire de ceux et celles qui refusent de tenir compte des impacts individuels et collectifs de la pornographie se résume précisément à ériger les exceptions en norme, à ignorer le mieux-être des victimes afin de mettre de l’avant les intérêts de l’industrie du sexe et à défendre l’indéfendable.

Plutôt que de s’assumer comme étant des apologistes de l’industrie du sexe, ces personnes se présentent comme des réalistes plaidant pour le respect des droits face à des alarmistes pris de panique morale.

Dans cette optique, il n’y aurait pas de bonne ou de mauvaise sexualité et toute considération morale serait superflue lorsqu’il est question de pornographie (c’est-à-dire de prostitution filmée) ou d’autres formes d’exploitation sexuelle cimentant l’industrie du sexe.

Ce parti pris en faveur de l’industrie du sexe mérite réflexion quand on sait qu’il s’agit d’une industrie multimilliardaire, raciste, sexiste, liée au crime organisé et incomparable à n’importe quelle autre industrie en matière d’abus, de traumatismes physiques et psychologiques ou de taux de mortalité infligé aux femmes et aux filles.

Le comble de la morale

Il y a plusieurs façons d’occulter le fait que les personnes critiques de l’industrie du sexe sont souvent elles-mêmes des femmes survivantes de la violence inhérente à cette industrie. La façon la plus efficace consiste à assimiler les questionnements d’ordre moral concernant l’industrie du sexe à un moralisme religieux arriéré.

Les apologistes de la pornographie insistent donc pour dire qu’en ce qui concerne spécifiquement l’industrie du sexe, être progressiste, c’est faire abstraction de la morale.

Cela, malgré le fait qu’il est de plus en plus courant dans les cercles progressistes de soulever des enjeux moraux lorsqu’il est question de l’impact social de différentes industries (pharmaceutique, minière, armement, entre autres).

Ainsi, la morale à sa place quand on critique les Monsanto, mais pas les Pornhub de ce monde. Si on suit cette logique boiteuse, la phrase suivante est progressistes et n’est pas moralisatrice : « Il existe une alimentation saine et une alimentation malsaine. Pour favoriser une alimentation saine dans l’ensemble de la société, il faudrait envisager une transition vers un monde sans industrie agrochimique ».

Mais si on remplace le mot « alimentation » par « sexualité » et les mots « industrie agrochimique » par « industrie du sexe », la phrase est maintenant réactionnaire et irrémédiablement moralisatrice. N’y a-t-il pas là une forte dose d’hypocrisie ?

Hypocrisie de longue date

En matière de violence sexuelle, les attitudes hypocrites ne datent pas d’hier. Lorsque Freud avait découvert que les séquelles psychologiques dont souffraient plusieurs de ses patientes étaient dues à l’inceste que leur avaient fait subir des hommes de leur famille, ses collègues psychiatres lui ont bien vite fait comprendre qu’il valait mieux ignorer les résultats de ses propres recherches et masquer la violence incestueuse en inventant le complexe d’Œdipe.

Lorsqu’en mai 68, des militantes ont commencé à poser des limites à leurs camarades masculins et même à dénoncer ceux s’étant rendus coupables de harcèlement sexuel ou de viols, elles se sont bien vite fait dire de ne pas être si coincées et que la vraie révolution ou libération sexuelle signifiait qu’il était « interdit d’interdire ».

Aujourd’hui, alors que des vidéos de vengeance pornographique ou de viols d’enfants permettent à Pornhub d’engranger des profits faramineux, on voudrait nous faire croire qu’il est absurde de se questionner plus largement sur ses pratiques criminelles, misogynes et déshumanisantes.

On va jusqu’à prétendre qu’une soi-disant porno féministe, respectueuse des droits du travail, produite « par et pour » aurait la possibilité de devenir la norme plutôt que l’exception dans notre société patriarcale.

Il est plus que temps d’en finir avec le déni : on ne réduit pas la violence sexuelle en essayant de l’encadrer. Et si on craint de ne pouvoir l’éradiquer, il faut au moins se donner la marge de manœuvre pour tenir criminellement responsables les entreprises comme Pornhub qui en sont le principal vecteur de diffusion.

Ultimement, il faut se réapproprier notre imagination sexuelle et se permettre d’envisager une société dans laquelle les rapports homme-femme seraient libérés de la marchandisation de la sexualité.