Des inventaires réalisés cette année montrent que le déclin des populations de caribous se poursuit au Québec. Afin d’assurer la survie des hardes de Charlevoix et de la Gaspésie, le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP) nous a annoncé il y a quelques jours qu’il prévoit de construire des enclos pour y enfermer les caribous. Cependant, les mettre en enclos ne libère pas le MFFP de son devoir d’agir pour le rétablissement des espèces menacées et vulnérables.

Alice-Anne Simard et Emmanuelle Vallières-Léveillé
Respectivement directrice générale et coordonnatrice biodiversité et forêt de Nature Québec

Devoir utiliser la mise en enclos comme mesure de dernier recours pour freiner l’hémorragie prouve que le MFFP n’en a pas assez fait pour éviter la disparition de ces populations. Comment en sommes-nous arrivés là ? Par des décennies d’inaction et de manque de courage pour protéger cette espèce emblématique du Québec. Pendant trop longtemps, le « ministère des Forestières » a laissé l’industrie raser les forêts matures qui abritaient autrefois l’espèce. Aujourd’hui, ce ne sont pas seulement les caribous qui font les frais de l’inertie gouvernementale, mais aussi tous les utilisateurs du territoire qui sont obligés de mettre les bouchées doubles pour rattraper le temps perdu.

La harde de Charlevoix se dénombre maintenant à tout juste une vingtaine d’individus après avoir connu une diminution draconienne de 50 % de sa population depuis trois ans.

Quant à eux, les caribous de la Gaspésie continuent aussi de disparaître avec une baisse de 20 % de la population en deux ans. Après avoir voulu mettre les caribous de Val-d’Or au zoo, le gouvernement a choisi en mars dernier de plutôt apporter le zoo aux caribous. Le gouvernement a emprisonné les sept derniers caribous de la harde dans un minuscule enclos de 0,018 km2. Neuf mois et un caribou en moins plus tard, nous ne savons toujours pas quelle sera la stratégie de rétablissement employée, outre la mise en enclos. Le gouvernement préfère attendre, avant d’agir, une énième étude qui devrait sortir en mars prochain, juste à temps pour fêter le premier anniversaire de la prison à caribous.

Revoir les objectifs

Val-d’Or, Charlevoix, Gaspésie… pendant qu’on regarde l’histoire se répéter inlassablement pour les hardes de caribous, le MFFP travaille actuellement sur l’élaboration d’une stratégie attendue le printemps prochain, mais dont la mise en œuvre n’est prévue que pour avril 2023. Le problème, c’est que le caribou n’a que faire des échéanciers gouvernementaux. Les populations sur le bord de l’extinction ne peuvent pas se permettre de patienter encore deux ans. Alors qu’on attend la publication de la stratégie, on peut se contenter de lire son objectif qui a de quoi faire sourciller : « répondre adéquatement aux besoins des caribous forestiers et montagnards… sans impact sur l’industrie forestière ». Pourtant, cela est impossible puisque la dégradation et la perte des habitats causées par l’exploitation forestière est la principale cause du déclin des populations de caribous, comme l’ont démontré nombre d’études.

Sauver les caribous sans aucun impact sur l’industrie forestière est malheureusement irréalisable.

Sauver nos forêts des dérèglements climatiques et des épidémies qui nous attendent sans les caribous risque pourtant d’être tout aussi impossible. Les caribous sont si essentiels à la bonne santé des milieux forestiers que s’ils venaient à disparaître, ils pourraient emporter dans leur chute des écosystèmes entiers, ainsi que toutes les communautés locales dont l’économie dépend d’une forêt en santé et productive.

Nous profitons de la période des Fêtes pour demander au gouvernement du Québec de poser un geste concret pour protéger une population de caribous qui s’apprête vraisemblablement à subir le même sort que les autres : celle du Pipmuakan. Nous demandons au gouvernement d’accepter le projet d’aire protégée autochtone de la communauté innue de Pessamit et de reconnaître par le fait même le leadership autochtone en matière d’aires protégées. Quel beau cadeau de Noël le gouvernement offrirait à tout le Québec en protégeant un emblème de notre biodiversité et de la culture innue, et l’animal symbolique du temps des Fêtes ! Nous espérons aussi que le gouvernement réalisera que ce n’est qu’en conservant les forêts matures qui lui servent d’habitat que nous sauverons cette espèce. Nous rêvons du jour où nous pourrons enfin ouvrir les enclos et libérer les caribous.