Le professeur Roromme Chantal explique dans ce livre la fascination exercée par la Chine non seulement sur les pays en développement, mais également sur un nombre croissant de pays démocratiques occidentaux.

Prendre le « pouvoir symbolique » au sérieux

Il peut être tentant d’expliquer, comme le font une majorité de spécialistes et d’analystes, le nouveau rôle mondial de la Chine en vertu de son « hard power » retrouvé ou de son « soft power » émergent. Bien que ces deux approches puissent sembler pertinentes, elles sont incomplètes et souvent incorrectes lorsqu’on tente de les appliquer à l’analyse de la montée en puissance de la Chine dans la période post-guerre froide et des implications de cette montée en puissance pour la politique mondiale. Seule une prise en compte de la dimension symbolique de la puissance et de la façon dont elle opère dans les relations sociales offre une perspective intégrale et systématique du rôle mondial de la Chine.

Contexte

C’est pourquoi ce livre examine de près la crise de légitimation des États-Unis depuis les années 2000, aggravée par la COVID-19. Les analyses conventionnelles de la « menace chinoise » s’attardent souvent à la « grande stratégie » de la Chine, attribuant ainsi une force d’initiative personnelle à ses élites dirigeantes qu’elles n’ont pas en vérité.

La fascination grandissante qu’exercent la Chine et son régime communiste doit plutôt d’abord être recherchée dans la crise qui a touché non seulement la concentration des capacités matérielles aux mains de la puissance américaine, mais aussi les idéaux politiques, les valeurs et institutions libérales mêmes qu’elle incarnait depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Cette crise a, pour ainsi dire, menacé le capital matériel et le capital symbolique qui ont fait que le caractère arbitraire de l’ordre mondial américain était soit ignoré, soit considéré comme naturel, et justifiait la légitimité de l’hégémonie américaine et les structures de domination existantes.

Cette crise a aussi animé les autres acteurs d’un « sentiment de possibilités historiques », les poussant à agir. Ceux qui disposaient de ressources spécifiques pouvaient ainsi remodeler stratégiquement le champ international à leur avantage.

Bien que nous assistions depuis quelque temps à l’essor d’un nombre exceptionnellement élevé de pays dans le système international, la Chine est de loin le plus important économiquement et le seul dont l’ascension est analogue aux challengers systémiques passés.

Elle est indiscutablement le porte-étendard d’un monde en développement avec lequel Pékin entretient des relations de plus en plus hégémoniques, ses tentacules s’étendant en Asie, en Amérique latine et en Afrique, entre autres régions du monde.

Capital

Un autre facteur déterminant – distinct, mais lié au précédent – qui explique le succès de la Chine dans sa lutte doxique est son capital symbolique. Dans le contexte d’une telle lutte, il s’agit de la forme spécifique revêtue par différentes ressources de pouvoir lorsqu’elles sont perçues et reconnues comme légitimes par les acteurs.

Après la fin de la guerre froide, le président américain George H. W. Bush invoquait souvent l’idée d’un « nouvel ordre mondial », tandis que le politologue américain Francis Fukuyama… proclamait la « fin de l’histoire » pour suggérer que le libéralisme démocratique était désormais le mécanisme le plus efficace, sinon le seul, par lequel les sociétés pouvaient réaliser un développement pacifique.

Le succès de la Chine à l’intérieur du cadre national nous défend toutefois de formuler de telles prétentions, qui rendent compte d’un profond occidentalo-centrisme. Ce succès exige que quiconque aspire à la modernité et au progrès considère sérieusement l’expérience illibérale chinoise.

De même, sur le plan géopolitique, le lancement par la Chine d’une série d’institutions et d’initiatives économiques et financières a mené à l’émergence d’un ordre mondial parallèle à l’ordre occidental.

Le capital symbolique de la Chine découle dès lors de la perception de plus en plus répandue selon laquelle, plus que les États-Unis, elle aurait la capacité d’apporter des réponses cohérentes et pragmatiques aux « énigmes » du monde, c’est-à-dire à ses problèmes d’organisation politique, économique ou sociale.

À mesure que la Chine met ses idées et ses fonds au service du développement, ses dirigeants obtiennent facilement les matières premières et ressources naturelles dont ils ont grandement besoin, créent des occasions pour les entreprises nationales chinoises et se font de nouveaux alliés et amis dans les principales arènes internationales.

Les richesses de la Chine lui permettent de lancer avec ses partenaires leurs propres institutions et initiatives qui excluent les États-Unis, et ces institutions deviennent de véritables lieux « symboliques » où la Chine et ses partenaires se rencontrent régulièrement.

Rhétorique

Troisièmement, pour l’emporter dans une bataille doxique, les protagonistes ont non seulement besoin d’un contexte historique favorable et d’un énorme capital symbolique qui leur permettent d’être écoutés en premier lieu, ils doivent aussi élaborer des récits séduisants – ou lieux communs rhétoriques. Ce facteur permet d’élucider l’importance qu’ont acquise des notions comme l’histoire et l’identité dans les discours officiels et semi-officiels chinois.

L’accumulation massive de la richesse par la Chine au cours des dernières décennies a alimenté des préoccupations croissantes quant au caractère arbitraire et de plus en plus asymétrique des relations que Pékin entretient avec le monde en développement, où existent de plus en plus de fortes impressions d’injustice sur le plan de l’influence.

En outre, à mesure que la Chine s’enrichit, la rhétorique qui lui est chère d’une coopération au développement inscrite dans une logique de solidarité Sud-Sud tend à devenir caduque. Il n’est par conséquent pas surprenant que les élites dirigeantes chinoises veuillent recycler l’histoire afin de donner un sens à ces nouvelles relations.

Ce faisant, la Chine veut convaincre ses partenaires que malgré sa récente fulgurante ascension, son engagement envers les intérêts des pays en développement restera inébranlable. Dans les années 1950, l’engagement de la Chine était axé sur l’idéologie et le soutien désintéressé (au sens économique) aux mouvements de lutte anticoloniale et aux régimes « de gauche » postcoloniaux.

Aujourd’hui, la priorité est accordée non plus à l’aide, mais aux échanges économiques, commerciaux et politiques.

Ces trois facteurs – contexte historique, capital symbolique, lieux communs – expliquent le nouveau rôle mondial de la Chine et son influence grandissante dans les différentes régions du monde. Qu’est-ce que cela signifie pour la position hégémonique des États-Unis et l’ordre mondial post-guerre froide ?

[…]

L’accent mis sur la dimension symbolique de la lutte pour définir et imposer la « vision légitime du monde social et ses divisions » révèle à cet égard une rupture radicale avec la pratique conventionnelle « tragique » de la politique des grandes puissances, au profit d’une transformation pacifique du système international et d’une diplomatie symbolique.

PHOTO FOURNIE PAR L’ÉDITEUR

Comment la Chine conquiert le monde

Comment la Chine conquiert le monde
Roromme Chantal
Presses de l’Université de Montréal
Novembre 2020
450 pages