La vente de la firme montréalaise Element AI à des intérêts américains va-t-elle sonner le glas des ambitions démesurées d’une « industrie » fortement subventionnée, qui faisait miroiter au gouvernement du Québec une place de « leader » technologique mondial ?

Mahdi Khelfaoui, Maxime Colleret et Yves Gingras
Centre interuniversitaire de recherche sur la science et la technologie

Le ministre de l’Économie et de l’Innovation, Pierre Fitzgibbon, a parlé de ce rachat comme d’un « wake-up call ». Faut-il l’interpréter comme un appel à recentrer, enfin, les investissements publics en intelligence artificielle (IA) sur des projets concrets et des objectifs réalistes ? Si ce n’est pas le cas, il est alors utile de rappeler une autre annonce tonitruante de « révolution industrielle » qui n’a finalement jamais eu lieu : celle des nanotechnologies. Au début des années 2000, ces technologies promettant de manipuler la matière à l’échelle de l’atome devaient bouleverser l’ensemble des secteurs industriels. Écoutant religieusement les promoteurs de l’époque, le gouvernement du Québec avait alors consenti des sommes considérables, pour un résultat qui s’est finalement avéré plus que modeste.

La révolution « nano » en marche

Imitant les actions du gouvernement américain qui annonce des investissements massifs dans le secteur dit « émergent » des nanotechnologies, et encouragé en ce sens par des documents locaux reprenant les mêmes arguments, le gouvernement du Québec crée NanoQuébec en 2001. Cet organisme à but non lucratif, d’abord responsable de coordonner les activités de recherche dans ce domaine mal défini, doit assurer à partir de 2004 le transfert des « innovations » des universités aux entreprises du Québec. Entre 2000 et 2005, près de 400 millions de dollars en argent public sont ainsi investis dans la recherche québécoise en nanotechnologies, dont la moitié par le gouvernement provincial.

Sans surprise, les promesses de révolution pleuvent. Le Conseil de la science et de la technologie prédit des applications « pratiquement infinies », touchant « tous les domaines technologiques qui peuvent venir à l’esprit ». Certains chercheurs québécois prophétisent une « troisième révolution technologique », tandis que le ministère de l’Économie et de l’Innovation répète mécaniquement tous ces discours.

Dans une entrevue de 2006 au Devoir, le président de NanoQuébec annonce même que les nanotechnologies sont « à la veille d’un décollage imminent » et que les ventes mondiales des produits incluant des nanotechnologies atteindront en 2014 une valeur de 2600 milliards de dollars. Or, en 2018, différentes firmes de consultants – pourtant optimistes – évaluent le marché mondial des nanotechnologies à des valeurs oscillant entre 40 et 75 milliards, très loin des 2600 milliards promis une décennie auparavant.

Une révolution qui fait pschitt

En 2010, alors que NanoQuébec annonce toujours « l’une des plus grandes révolutions technologiques du siècle », de nombreux États et grandes entreprises à travers le monde révisent leurs attentes à la baisse. La multinationale Bayer, par exemple, ferme son laboratoire de recherche sur les nanotubes de carbones en 2013, son président constatant que « les domaines d’applications potentielles, qui autrefois semblaient prometteurs d’un point de vue technique, sont actuellement très fragmentés ».

Entre 2015 et 2016, des éditoriaux de la revue scientifique internationale ACS Nano, centrale dans ce domaine, critiquent les discours trop optimistes sur les nanotechnologies, auxquels les scientifiques ont naïvement ou cyniquement contribué, constatant notamment le très faible nombre de produits commerciaux issus de ces technologies.

Le label « nanotechnologies » ayant finalement perdu son pouvoir magique d’attraction de fonds publics et privés, NanoQuébec change de nom en 2014 et devient PrimaQuébec à la suite de son regroupement avec le Consortium Innovation Polymères. De façon plus réaliste, le nouvel organisme met désormais l’accent sur le potentiel stratégique des « matériaux avancés », ses rapports ne mentionnant presque plus les « nanotechnologies ».

Sortir de la rhétorique des promesses et du « retard »

Bien avant l’engouement actuel pour l’intelligence artificielle, les promoteurs des nanotechnologies ont déployé la rhétorique typique des promesses de révolution, et fait miroiter de mirobolants « retours sur investissements » en emplois et en revenus. Pour accroître la pression sur les décideurs, ils ont également invoqué le spectre du « retard », voire du « déclin » technologique inéluctable si les investissements publics exigés n’étaient pas rapidement consentis.

Les similitudes entre les politiques de soutien aux nanotechnologies et à l’intelligence artificielle devraient rappeler aux décideurs que les promesses actuelles de l’intelligence artificielle n’ont rien d’original et s’inscrivent dans la logique des promesses technologiques intéressées et toujours exagérées. Elles devraient donc être analysées rigoureusement avant de délier les cordons de la bourse, et ce, d’autant qu’elles semblent rapporter davantage à ceux qui les formulent qu’à l’ensemble de la population qui fournit gracieusement les budgets.