Alors que l’hiver est à nos portes et que le moral des Québécois est en berne, le télétravail s’accompagnant souvent d’exploitation et d’isolement, alors que l’arrivée des vaccins contre une COVID-19 encore en progression ne réglera rien avant des mois, alors qu’une idéologie sanitaire de plus en plus installée en appelle à toujours plus de restrictions, il y a une chose qu’il faudrait vraiment changer.

Christian Dufour Christian Dufour
Politicologue et auteur

Il s’agit du mépris proprement honteux à l’égard de ces Québécois « ordinaires » les plus durement touchés par la crise et qui ont le malheur de vouloir continuer à vivre sans suivre à la lettre les consignes de la Santé publique, comme cela sera de plus en plus le cas à mesure que le temps passe.

Crétins !

Criminels ! Débiles ! Demeurés ! Inconscients ! Irresponsables ! Défenseurs colons de la « libarté » ! Covidiots ! Trumpistes !

Ces derniers mois, les insultes des uns et les délations des autres ont plu à l’égard de crétins qui ne comprennent rien, trop stupides pour réaliser qu’ils sont la cause de milliers de morts, sans oublier le prolongement du confinement et notre enfoncement dans la crise.

Comme si c’était eux les responsables du plus grand drame auquel on a été confronté, et de loin, dans cette affaire : l’hécatombe dans les CHSLD où des milliers de personnes âgées sont mortes dans des conditions innommables !

Comme si c’était eux qui étaient responsables de l’autre grande tragédie que l’on en est venu à trouver normale : les scandaleux dysfonctionnements d’un système de santé hyper-bureaucratisé, ruineux et irréformable, seule chose qui semble ne pas devoir changer dans une société où l’on voudrait que tout le reste change, y compris le désir des parents de voir leurs enfants.

Comme si c’était le monde ordinaire qui était responsable de cette inversion proprement historique de nos valeurs au plan civilisationnel : des citoyens désormais au service du système de santé plutôt que le contraire.

Mais à quoi s’attend-on au juste ? Depuis 9 mois, 39 semaines, 273 jours, on exige de plus en plus des gens qu’ils fassent des choses qui sont non seulement difficiles, mais surtout foncièrement antinaturelles. Foncièrement antinaturelles !

Y compris dans leur sphère la plus intime, l’administratrice en chef de la santé fédérale, Theresa Tam, étant allé jusqu’à recommander qu’on fasse l’amour en portant un masque !

PHOTO MARTIN TREMBLAY, ARCHIVES LA PRESSE

« Que vaut une solidarité qui regarde de haut ceux qui sont touchés le plus durement par le drame ? », demande l’auteur.

Vie privée

Comment s’étonner que certains Québécois regimbent quand on leur annonce que cela va se prolonger des mois encore ? Comment leur reprocher de noter que les consignes de la Santé publique semblent changer sans cesse, alors que l’on s’enfonce dans une microgestion de plus en plus invasive de la vie privée qui n’a plus grand-chose de scientifique, les sacro-saints 2 mètres devenant 1 mètre en Europe ?

Ce qui est en cause ici, ce n’est pas le fait que les citoyens doivent suivre les consignes de la Santé publique, aussi relatives et imparfaites soient-elles, en se servant de leur tête, comme le rappelle le premier ministre François Legault. Non seulement c’est le devoir de tout un chacun que de le faire, mais quel autre choix avons-nous de façon réaliste ?

Non, ce qui est en cause ici, c’est la condescendance de faiseurs d’opinions beaucoup plus avantagés que les citoyens les plus frappés dans ce malheur, privilégiés jouissant d’un emploi souvent sécuritaire et bien rémunéré qui les protège des pires effets de la crise.

Petits appartements

Que vaut une solidarité qui regarde de haut ceux qui sont touchés le plus durement par le drame, les pauvres, les membres des minorités visibles travaillant dans les CHSLD, les femmes, les étudiants, les petits commerçants et, de façon générale, ceux qui ne bénéficient pas de la sécurité d’emploi ?

Ces Québécois prisonniers, seul ou à plusieurs, de petits appartements souvent sans balcon, ni terrain, ni auto, ni maison de campagne. Ceux qui travaillent à petits salaires, quand ils travaillent encore, avec la peur de perdre leur emploi. Ces petits commerçants qui craignent de fermer leurs portes à jamais demain ou après-demain.

Est-ce trop demander à certains – ils se reconnaîtront – que d’arrêter de jouer aux experts sanitaires auto-investis d’une mission civique les autorisant à négliger la souffrance de gens qui veulent simplement continuer à vivre, quand on ne se permet pas de leur faire la morale ?

Ces Québécois n’en ont rien à cirer de leurs airs outrés et de leur condescendance de classe qui nourrit objectivement les complotistes et délateurs de tout acabit.

Sans oublier le fait que c’est contre-productif, la dernière chose à faire si l’on veut que des citoyens déjà frustrés et déprimés respectent les consignes de la Santé publique dans la difficile période qui s’annonce.

Quand on fera le bilan de la pandémie, le mépris que cette dernière aura permis de manifester à l’égard des Québécois les plus durement frappés par le drame sera l’une des choses dont nous aurons collectivement honte.