Il y a deux semaines, l’ex-auteur batteur de femmes Christian Mistral est décédé. Loin de s’abriter derrière la séparation de l’homme et de son œuvre, les médias ont abondamment fait état de sa vie privée. Pourtant, ils n’ont pas mentionné son passé criminel* — ou alors du bout des lèvres, en fin d’article, par de jolies figures de style : romantisme noir, frasques, errances, fêlures, déchéances « privées »… Et cela, en pleine semaine de sensibilisation à la violence faite aux femmes.

Marie-Françoise Taggart Marie-Françoise Taggart
Auteure

Les silences ou les images littéraires dissimulent la réalité de cette violence, la rendent anodine et la banalisent.

Permettez que je dévoile ce qu’étaient les frasques et les errances de l’écrivain :

En 1989, alors que j’étais âgée de 20 ans, Christian Mistral m’a battue à coups de poing et à coups de pied pendant deux heures.

Il me soulevait et me projetait contre les murs.

Il lançait des bouteilles en ma direction qui se fracassaient par terre.

PHOTO ARCHIVES LA PRESSE

Christian Mistral en 1988

Il m’avait arraché mes vêtements pour ne pas que je puisse m’enfuir.

Il avait arraché le fil du téléphone pour m’empêcher d’appeler à l’aide.

J’ai hurlé au secours jusqu’à ne plus avoir de voix. Personne n’est venu. Personne n’a appelé la police. Il m’a frappée encore et encore.

Il m’a étranglée aussi. Jusqu’à ce que j’étouffe ; et au moment où j’allais perdre connaissance, il desserrait juste un peu, juste assez pour me laisser reprendre de l’air. Chaque fois que j’essayais de me dégager, il resserrait sa prise, et j’étouffais à nouveau.

En faisant tout cela, Mistral, lui, souriait, amusé de ma terreur et de ma détresse. Il prenait des pauses quand il était trop fatigué par « l’effort » demandé pour me frapper, pendant lesquelles il s’assoyait sur moi pour me maintenir au sol, et fumait tranquillement une cigarette, et buvait quelques gorgées de bière.

Cela a duré deux heures. Deux heures de violence inouïe. Une éternité de terreur.

C’est cela, la violence faite aux femmes par les hommes.

C’est cette horreur, cette souffrance qu’on dissimule, qu’on désincarne derrière des effets littéraires comme le romantisme noir ou les déchéances privées.

La survivante, incrédule, lit ces mots mièvres qui dénaturent le supplice qu’elle a vécu et qui hante encore sa mémoire et ses cauchemars. Après ces omissions et ces déguisements stylistiques qui travestissent la réalité, elle rencontre alors l’indifférence, voire le mépris.

Quand j’ai essayé de raconter ce qui m’était arrivé, particulièrement dans le milieu littéraire dont je faisais partie, on m’a ignorée, on a minimisé. J’ai même eu droit à des sourires en coin et à du mépris. N’en pouvant plus, je me suis exilée hors du Québec, pendant des années.

En 2007, j’ai vu Mistral à la télévision, car il venait de sortir un nouveau roman. Il a alors réduit ses actes violents à une gifle à sa blonde, alors que sa violence envers plusieurs femmes était notoire, avec de multiples condamnations et la prison. Personne ne l’a contredit. Ça ne semblait pas déranger. J’ai écrit à l’animateur pour lui décrire mon calvaire. Je n’ai jamais reçu de réponse.

Avoir vécu une telle horreur, se faire ignorer ou mépriser blesse plus profondément que les coups. Car c’est comme si notre personne n’avait pas d’importance. On en vient à avoir honte d’avoir été battue.

La violence faite aux femmes, c’est aussi de choisir de la taire ou de l’édulcorer derrière des métaphores.

Il serait bon, pour les survivantes, que les médias québécois et canadiens en prennent conscience.

* La chroniqueuse Chantal Guy a été de celles qui ont dénoncé le passé criminel de Christian Mistral. Lisez « Christian Mistral et la fin du Vortex »