La vie rétrécie dans un corridor des urgences

Michel Nadeau Michel Nadeau
Expert en gouvernance, notamment du secteur de la santé

Ce n’est pas la COVID-19, mais une banale infection urinaire qui m’a amené à passer deux jours sur une civière dans un hôpital de Montréal. Soixante heures à vivre dans un espace limité de 12 pieds carrés, le long d’un corridor achalandé. Mon identité se résumait au A827, l’espace occupé par ma civière. Le monde devient tout petit, tout petit… Les bagages doivent rentrer sous la civière, car rien ne doit traîner sur le sol. Pas de table ni de chaise pour déposer des objets.

Complètement isolé. Toute visite est absolument interdite. Le seul outil pour communiquer avec le monde : le cellulaire avec l’inquiétude qui vient avec. Habitué aux débats sur les grands enjeux énergétiques, mon angoisse était devenue maintenant fort simple : la prise de courant. Comme le seul déplacement permis était la toilette, je scrutais désespérément les murs pour trouver une prise de recharge, mon seul espoir de rester en contact avec le monde.

Allongé ou assis sur la civière, les heures sont longues, très longues. Discrètement, je parcourais les lectures de M. Legault, ne voulant pas susciter de controverse avec les passants du corridor. J’étirais les joies de ma promenade en faisant la conversation avec l’un des quelque 60 surveillants de Garda en poste 24 heures sur 24 ; ces gardiens privés, de commerce agréable et fort sympathiques, ne savent pas trop ce qu’ils surveillent.

J’avais l’impression de bien utiliser mes impôts qui servent à payer ces personnes 35 $, 40 $ ou 45 $ l’heure. Les préposés aux bénéficiaires, au salaire majoré à 26,45 $ l’heure, demeurent une très bonne affaire.

Les repas rompent le fil de l’isolement. L’expression « portion généreuse » n’est pas pertinente ici ; on donne dans le bas du seuil minimal du Guide alimentaire canadien. Au petit-déjeuner : un petit godet de jus, du café, des rôties avec un soupçon de beurre et de la confiture sans aucune trace de fruit. C’est tout. N’essayez pas de corrompre une infirmière pour ramener un sandwich ou une barre de chocolat de la cafétéria, j’ai essayé et ça ne marche pas…

Pas question de bavarder avec le voisin, surtout pour un porteur de bracelet jaune ; je faisais de la fièvre à mon arrivée et j’étais candidat covidien. Même après un test négatif, je demeurais très suspect…

Aux fins de la préparation du livre sur le confinement rédigé avec mon frère Jacques1, j’ai visité plusieurs CHSLD et éprouvé beaucoup de sympathie pour les résidants. Mais, à ma grande honte, j’enviais maintenant leur chambre devenue spacieuse pour un occupant de civière.

La vie d’un corridor se résume à des inconnus qui déambulent aux changements de quart, des bruits, des pas, des lumières qui s’allument et s’éteignent jour et nuit. Toujours pas question de bouger ; la frontière est fermée au-delà de la civière.

Le cellulaire a ses limites : peu rompu aux réseaux sociaux, je n’ai pas d’amis Facebook, personne pour « liker » mes brillantes réflexions, que je n’avais pas faute d’énergie. Et puis, que raconter de la vie ennuyeuse sur une civière ? Cet isolement garantit une protection totale contre la contagion. Une proposition pour les régions en zone rouge : le DArruda pourrait bien un jour proposer un nouveau palier, la distanciation en corridor sur civières…

Le budget de la santé dépassera cette année les 50 milliards ; je n’ose plus rêver de changer, dans une des grandes villes de l’intelligence artificielle, la formule archaïque, inhumaine et cruelle des sept heures d’attente interminable à l’accueil avant de voir enfin un médecin. Au moins, après la pandémie, les gestionnaires du réseau ne pourraient-ils pas imaginer une solution plus convenable que de forcer des humains à vivre dans 12 pieds carrés ?

1 COVID 19, 100 jours du grand confinement, par Jacques Nadeau et autres, Éditions de l’homme 198 pages